Pierre Ier de Bretagne : le temps des conflits avec le Roi de France

Pierre Ier de Bretagne : le temps des conflits avec le Roi de France

Nous poursuivons l’évocation de Pierre Ier de Bretagne

Toujours sous la plume de l’Historien et Professeur breton Éric BORGNIS-DESBORDES.

 Partie 3

Équilibre habile entre Angleterre et France.

Louis VIII adopte d’entrée une politique agressive à l’égard de l’Angleterre et Pierre doit participer à une campagne destinée à conquérir la Gascogne et le Poitou, possessions continentales du roi d’Angleterre. Conséquence, le 2 novembre 1224, Henri III lui confisque l’Honneur de Richmond. En compensation, Louis VIII laisse Pierre Ier s’emparer des forteresses de Champtoceaux et de Montfaucon, qui verrouillent l’entrée de la Bretagne au sud-est.
Mais la monarchie anglaise a besoin du soutien du Duc de Bretagne pour espérer reconquérir un jour les possessions Plantagenêt perdues par Jean Ier au nord de la Loire. En Mars 1225, Pierre reçoit d’Henri III un sauf-conduit l’invitant à traverser la Manche pour entamer des négociations. Le mois suivant, il peut récupérer les terres de l’Honneur qu’il avait reçu avant leur confiscation. Pierre entame donc un jeu d’équilibre entre les monarchies française et anglaise, qui lui permet au début de gagner sur tous les tableaux.

Le Parlement de Bretagne.

En 1225 également, Pierre préside à Rennes le Parlement général de son Duché. Ce qui fait dire aux historiens que cette année-là correspond à l’apogée de son règne. Il obtient des seigneurs bretons leur validation de la charte qu’il avait fait rédiger pour attirer des paysans à Saint-Aubin-du-Cormier en échange de plusieurs privilèges. Dont les dispenses des corvées, taxes et taille. Au cas où ils décideraient de rentrer dans leur seigneurie d’origine, ces paysans pourraient conserver les privilèges acquis en s’installant à Saint-Aubin. Ce qui équivalait à une baisse des revenus pour les seigneurs concernés.
En Novembre 1225 a lieu la dédicace de la nouvelle église de l’abbaye cistercienne de Villeneuve voulue par la duchesse Constance. Puis le 24, son corps y est transféré ainsi que ceux de sa fille Alix, et de son dernier époux Guy de Thouars.

Dessin de Roger de Gaignières (1642-1715) des tombeaux d’Alix et de Yolande de Bretagne, abbaye de Villeneuve au sud de Nantes.

Mariage avec Jeanne de Flandres.

Pour assurer ses vieux jours et augmenter sa puissance face à une noblesse bretonne soumise à contrecœur et revancharde, Pierre Ier projette de se marier avec Jeanne de Flandres. Son mari, Ferrand, croupissait en prison depuis sa défaite à Bouvines et n’était donc ni mort ni divorcé.
Ceci fit écrire à l’historien breton Dom Lobineau (1667-1727), un moine bénédictin qui tint rigueur à Pierre de ses multiples conflits avec le clergé :

« L’entreprise d’épouser publiquement une femme du vivant de son mari eût paru impossible à tout autre. Mais il n’y avait point de difficulté capable de rebuter le Duc de Bretagne, quand il s’agissait de contenter son intérêt et son ambition. »

Après avoir obtenu l’accord de Jeanne, une délégation est envoyée à Rome. Pour obtenir l’annulation du mariage en invoquant la consanguinité entre les deux époux. Honorius III donne son accord au début de l’année 1226. Mais, informé, Louis VIII, peu désireux de voir le domaine royal enserré entre Les Flandres et la Bretagne, fait savoir qu’il s’oppose à cette union.

Vers une alliance Bretagne – Angleterre.

Les retrouvailles entre le Roi de France et le Duc de Bretagne sont plutôt fraîches lorsque les deux hommes se retrouvent à l’occasion d’une nouvelle croisade contre les Albigeois (Mai 1226). Au cours du siège de Toulouse (de Juin à Août), Pierre complote contre Louis VIII avec Thibaut de Champagne et Hugues X de la Marche. Au bout des quarante jours de service féodal obligatoire, les trois hommes quittent Louis VIII après s’être promis une assistance mutuelle. Parallèlement, Pierre Ier s’est engagé à négocier une alliance avec Henri III.

Henri III d’Angleterre, roi de 1216 à 1272 (portrait du XIIIe siècle)

 

Le 19 Octobre, quelques jours avant la mort de Louis VIII (8 Novembre), les deux hommes signent le traité de Westminster. Ce dernier prévoit une alliance perpétuelle entre la Bretagne et l’Angleterre. Contre leurs ennemis communs « sur le continent ». Le mariage de Yolande avec Henri III est également prévu. Il permettrait, en cas de décès du fils aîné de Pierre, Jean, de faire revenir la Bretagne dans le giron Plantagenêt.

Pierre Ier de Bretagne dédaigne le couronnement du Roi de France.

Pierre ne se rend pas à la cérémonie du couronnement de Louis IX… Avant le débarquement d’Henri III, il renforce les défenses du Duché en faisant abattre les vieilles murailles à Rennes et à Nantes. Puis les fait remplacer par des fortifications beaucoup plus imposantes. Quitte à détruire des églises. Face à l’hostilité des évêques, il les expulse du duché.
Mais, en Janvier 1227, Henri III fait savoir à Pierre qu’il ne compte plus débarquer prochainement. Et le 20 Février 1227, la reine rassemble à Tours des troupes pour une démonstration de force. Pierre et Hugues de Lusignan finissent par se soumettre à Vendôme le 16 Mars. Cette capitulation est suivie du traité de Vendôme prévoyant le mariage de Jean, le frère de Louis IX, avec Yolande. En cas de décès de Pierre et de son fils Jean, le nouveau Duc de Bretagne serait le futur mari de Yolande. Ce qui préfigurait déjà le rattachement de la Bretagne à la France. Pierre doit administrer Angers, Baugé et Beaufort donnés en apanage à Jean de France, en attendant qu’il ait atteint sa majorité.

Pierre Ier de Bretagne gagne des forteresses et perd l’Honneur de Richmond.

Il reçoit trois forteresses dont Saint-James de Beuvron, définitivement et à titre héréditaire. Il doit promettre de rester fidèle à la couronne. La reine n’a pas eu la main trop lourde, espérant ainsi s’assurer définitivement de la fidélité de Pierre. Peu après, Henri III lui confisque l’Honneur de Richmond.
Mais Pierre souhaite également faire partie du conseil de régence. Ce que la reine lui refuse ainsi qu’à plusieurs autres grands seigneurs. En réaction, il participe à une tentative infructueuse d’enlèvement du roi en Janvier 1228 !
Cette année-là, Pierre réunit une assemblée de barons à l’abbaye de Redon qui décide l’abolition des coutumes (dîme, tierçage). Et interdit aux clercs de plaider en dehors de leur diocèse. Le pape jette l’interdit sur la Bretagne le 30 Mai 1228.

Puis le récupère …

A l’été, Pierre Ier prend la tête d’une nouvelle révolte et fortifie le château de Bellême, en violation du traité de Vendôme. L’apprenant, la Reine convoque ses vassaux qui, faisant partie du complot, n’envoient que le minimum de chevaliers. Sauf Thibaut de Champagne, ce qui fait échouer la rébellion. Puis, Pierre est convoqué pour le 28 Décembre à Melun où il ne se présente pas. Après avoir prononcé sa déchéance du Duché de Bretagne, la Reine convoque alors ses vassaux en vue d’une expédition  pour le 15 Janvier 1229. Angers, Baugé et Beaufort sont occupés. Puis La Perrière et Bellême capitulent. Après ces succès, la reine rentre à Paris. Pour se venger, Pierre Ier décide de se rapprocher d’Henri III. En Mai 1227, le Pape avait interdit le mariage entre Jean de France et Yolande, et Pierre avait pu récupérer sa fille. Au cours de l’été 1229, le traité de 1226 est renouvelé. Pierre récupère l’Honneur de Richmond en plusieurs étapes.

Alliance avec l’Angleterre plutôt qu’avec la France.

En Janvier 1230 il envoie un templier à la cour pour justifier son passage de la fidélité du roi de France à celle du roi d’Angleterre.
Le 3 Mai 1230 Henri III débarque à Saint-Malo. Et le 14, il arrive à Nantes avec Pierre Ier sous les acclamations de la population. Puis Pierre va s’installer à Rennes, tandis qu’Henri III reste à Nantes.

Roi

Voyage d’Henri III en Bretagne en 1230 (enluminure du XIIIe siècle)

 

 

Mais, les troupes royales faisant leur entrée à Angers le 20 mai, Pierre cède au Pape en renonçant aux décisions de l’assemblée de Redon. Et l’interdit sur la Bretagne est levé le 30 Mai.
L’attitude attentiste du roi d’Angleterre lui fait perdre le soutien de son gendre Hugues de la Marche. Tandis qu’André de Vitré se rallie au roi de France entraînant avec lui le basculement d’autres seigneurs bretons.

Déchéance de Pierre Ier de Bretagne à la tête du Duché de Bretagne.

Courant Juin, devant Ancenis, le Roi de France fait prononcer la déchéance de Pierre de la tête du Duché. Le 29 Juin le Pape relève Pierre des sentences d’excommunication prononcées contre lui. Mais il est trop tard pour ramener à lui les seigneurs bretons passés dans le camp du roi.
Heureusement, les  seigneurs qui faisaient partie de la coalition de Pierre quittent Louis IX après les quarante jours de service féodal. Puis se dirigent vers la Champagne pour punir Thibault du soutien qu’il avait apporté à la couronne. Louis IX doit lever le camp pour les suivre. Pierre tente d’en profiter en mettant le siège devant Vitré, mais Henri III choisit d’aller affirmer son autorité en Poitou et en Gascogne. En Août, il est à Bordeaux. Puis il regagne Nantes le 12 Septembre sans jamais avoir affronté les forces françaises. Ayant compris qu’il ne souhaitait pas combattre, Louis IX lui propose une trêve qu’il s’empresse d’accepter. Le 24 Octobre Henri III quitte la Bretagne, laissant Pierre seul, face au roi de France bien décidé à lui faire payer son attitude.

Saint Aubin du Cormier.

En Mars 1231, Raoul de Fougères fait à son tour hommage à Louis IX. Suivi en Mai par Guyomarch de Léon, entre autres. En Juin 1231, Louis IX et Blanche de Castille rassemblent une immense armée dans le but d’envahir la Bretagne. Alors qu’elle se dirige vers Saint-Aubin-du-Cormier, son arrière-garde est attaquée par l’armée de Pierre Ier. Qui parvient à détruire de nombreux chariots et à enlever des chevaux. Puis, le Duc de Bretagne se réfugie à Saint-Aubin d’où il repousse les assauts de l’armée royale. N’ayant plus les moyens de soutenir un long siège, Louis IX propose une trêve que Pierre accepte.

Une trêve de trois ans est signée.

Elle durera jusqu’au 24 Juin 1234. Pierre doit promettre de ne pas se venger sur les barons bretons passés dans le camp du roi de France. Mais il cherchera à prendre sa revanche. Et, au cours de la période 1231-1234, la Bretagne connaît une nouvelle période de guerre civile. Pierre Ier dévaste notamment les terres d’André de Vitré et d’Henri d’Avaugour.
Il se rend également à plusieurs reprises en Angleterre pour se faire rembourser des sommes avancées à Henri III. Et obtenir de lui un soutien militaire. Il n’obtiendra satisfaction que sur le premier point. Il cherche alors à se rapprocher de…Thibaut de Champagne ! Il lui propose sa fille Yolande en mariage mais, informé, Louis IX s’oppose à cette union.

La reprise de la guerre devient inévitable.

Avant la fin de la trêve, la reprise de la guerre étant inévitable, Pierre cherche à s’entendre avec Louis IX. Mais le roi veut lui faire payer sa conduite. En Juillet 1234, il rassemble une armée qu’il divise en trois fronts. Devant Saint-Aubin-du-Cormier, Pierre a beau renouveler avec succès la même opération qu’en 1231, en Août, Louis IX s’empare de Châteaubriant. Tandis que le troisième corps prend Oudon. Pierre remet lui-même à Louis IX les clefs de la forteresse de Champtoceaux. Puis obtient une trêve jusqu’au 15 Novembre. Il promet de se soumettre définitivement si Henri III ne l’a pas secouru en personne. Il se rend alors en Angleterre (8 Octobre) et se fait piéger par le Roi qui, tout en refusant de se déplacer personnellement, lui propose quatre Comtes avec leurs troupes. Ainsi, Henri III peut estimer avoir rempli ses devoirs envers son vassal.

Soumission à Louis IX

Mais l’aide proposée est insuffisante et Pierre Ier n’a plus qu’à se soumettre « haut et bas » à Louis IX en Novembre 1234 à Paris. Il doit abandonner définitivement plusieurs forteresses. Dont Saint-James-de-Beuvron ainsi que toutes les terres situées en Anjou et dans le Maine reçues lors du traité de Vendôme. Il doit remettre d’autres places fortes en gage dont Champtoceaux et y entretenir des troupes à ses frais jusqu’à la fin de son bail. Puis rembourser toutes les destructions commises sur les terres des alliés du roi de France ce qui nécessitera une enquête. Il doit aussi jurer d’être fidèle à Louis et à Blanche.

Roi

Georges Rouget, Saint Louis pardonnant à Pierre de Bretagne (1817, musée des beaux-arts de Quimper)

 

Henri III distribue alors les terres de l’Honneur de Richmond à des membres de son entourage. Le jeu de bascule de Pierre Ier entre la France et l’Angleterre pour tenter de conserver l’Honneur se solde donc par un échec, mais ses successeurs reprendront avec plus de succès cette politique dont il fut l’instigateur.

Retrouvez la première partie puis la deuxième partie de la vie de Pierre Ier de Bretagne dans nos colonnes historiques.
Lisez l’ouvrage de Éric BORGNIS-DESBORDES et suivez-le sur borgnis-desbordes.blogspot.fr

capétien pierre roi

Pierre Ier de Bretagne (1213-1237) – Pierre de Dreux, un Capétien sur le trône ducal – de Éric BORGNIS DESBORDES, aux Éditions Yoran Embanner.

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A propos de l'auteur

Éric BORGNIS DESBORDES
Éric BORGNIS DESBORDES 8 articles

Je suis né en 1965 à Lannion, j'habite à Nantes, je suis professeur d'Histoire géographie, doctorant à l'Université de Bretagne Occidentale (Brest), membre du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC) et auteur de : Arthur Ier (1187-1203), l'espoir breton assassiné, Yoran embanner (2012), prix Mocaër du livre d'Histoire de Bretagne 2013, Pierre Ier de Bretagne (1213-1237), un capétien sur le trône ducal , Yoran embanner (2013).

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