Figure majeure de la musique bretonne, Denez Prigent incarne depuis plus de trente ans la puissance de la gwerz et du chant traditionnel breton. À travers ce texte de Thierry Jigourel, plongez dans un univers où langue bretonne, sacré et mémoire s’entrelacent.
Crédit photos Didier Houeix
Sommaire
Denez Prigent ou le chant de l’âme
On ne présente plus Denez Prigent.
Denez, tout court, comme il se fait appeler désormais, voulant être reconnu par son seul prénom.
Révélé au grand public aux Transmusicales de Rennes, en 1992, par son chant a cappella, il subjugue ses auditoires depuis plus de trente ans. Il incarne la gwerz, ce chant profond, souvent tragique qui est aux Bretons ce qu’est le fado aux Portugais.
Le souffle, la mémoire, la narration d’un peuple. Un chant que Denez considère comme sacré. Une musique de l’âme. Et immémoriale. Le sacré. L’âme. Des bornes aussi essentielles pour Denez que la langue bretonne qui est un vecteur fondamental pour transmettre sentiments et émotions.
Rencontre avec un Léonard adopté par le Trégor.
Denez Prigent, ou Denez, comme il signe ses albums depuis plusieurs années, est une sorte d’étoile filante dans le ciel de la musique bretonne. Il s’est produit en fest-noz, interprétant le kan ha diskan, depuis son adolescence. Et puis, en 1992, aux Transmusicales de Rennes, il réussit le défi de chanter a cappella devant un public pas forcément acquis d’avance, mais qui écouta sa prestation, les oreilles grandes ouvertes et le souffle coupé.
Il y a, dans le chant de l’homme en noir une force, une puissance, un envoûtement qui mènent à la transe.
Normal : les chemins qu’il emprunte sont ceux des ancêtres, de la mémoire, d’une mémoire qui confine à l’immémorial. Toujours, ils côtoient ceux du sacré. Sacré. Sainteté. Spirituel. Spiritualité. Il y a un peu de tout cela dans le chant de Denez. Mais aussi dans le regard qu’il porte sur le monde, sur les gens qui l’entourent, sur la nature, les arbres, la forêt. Dire que son univers est enchanté relève presque du pléonasme. Et de l’euphémisme.

L’évidence d’une langue sacrée
Grandi, dans une famille d’enseignants, au Releg Kerhuon, une ville bercée par l’haleine de la mer, mais fleurant bon le béton, c’est à Santeg, face à la grande bleue qui, souvent vire au vert et au gris, que Denez, adolescent, passe ses vacances.
Face au chant de sa Mamm-Gozh, sa grand-mère Mon, qui parle un breton rocailleux et authentique. C’était un temps où tout le monde ou presque, dans ce milieu de paysans qui tutoient la mer et de marins qui labourent la terre, avait en partage la langue du peuple et celle des racines.
C’est là que Denez se révèle à lui-même, dans un pays qui pour lui évoque la liberté, quand Ar Releg Kerhuon, l’école de la république et la langue française deviennent synonymes d’enfermement. « J’ai très vite associé la langue française à la prison. Et dès que j’allais à Santeg, c’était la mer, la côte sauvage, un paysage préservé que j’identifiais à la langue bretonne. J’ai assimilé la langue bretonne à ce paysage harmonieux. Et au merveilleux. »
Après quelques années à Carhaix / Karaez, non loin des sites arthuriens du Kreiz Breizh, puis un lustre à Rennes / Roazhon, Denez choisit, avec Stéphanie, sa compagne, de se réenraciner en Bretagne occidentale et brittophone. En plein cœur du Trégor des bardes, là où la haute silhouette de l’Ankou parcourt encore les chemins creux au son du wig a wag de sa karrigell. Son manoir caché dans les frondaisons est sa forge de songes et de sons. Le mitan de ses rêves. De ceux qu’il nourrit et qu’il échafaude pour le vieux pays de ses pères.
Démarche initiatique et féconde qui incitera Denez à jeter des dizaines de gwerzioù, sur des cahiers d’écolier semblables à celui qu’il hérita de sa Mamm-Gozh aimée, avant de les confier à l’ordinateur, puis à son éditeur. Ici, dans le vénérable cœur de pierre du manoir, face au puits extérieur, tout respire l’élévation de l’esprit.

La puissance évocatrice du chant des ancêtres
La gwerz d’abord, à qui Denez rend les hommages appuyés.
« La gwerz, dit-il en breton- avant de poursuivre dans un français musical c’est un chant sacré ! ». Sacré ! Le mot est lâché.
Encore faut-il s’entendre sur son sens réel et profond. Un sens multiforme et difficile à cerner.
Pour le Larousse : « le sacré est le lien qui existe entre l’individu, sa communauté de croyance et le divin. » Mais encore : « C’est le lien médiateur entre l’homme et le divin. »
Pour Denez, on touche là le cœur du sujet. Sur la gwerz selon lui terme intraduisible en français, il se révèle à la fois précis et prolixe. « Certains auteurs traduisent le mot gwerz par «complainte». C’est inexact, car la complainte relate souvent un fait tragique, mais de manière assez plate, journalistique, factuelle. La gwerz a en plus une dimension mythique, fantastique, merveilleuse, qu’il s’agisse de merveilleux celtique ou chrétien. Les deux fusionnent du reste magnifiquement pour parvenir à un syncrétisme qui respire l’authenticité et la vérité. La gwerz est un chant profond. »
Un chant qui, par bien des aspects, relève de la philosophie druidique. Denez poursuit : « Les chanteurs de gwerzioù ne disent d’ailleurs pas à leur auditoire : « C’est beau », mais « C’est vrai ». Ar gwir a eneb ar bed [1] pourrait être leur devise. « Lorsque je lis n’importe quel chant du Barzaz Breiz [2], je suis ému aux larmes. La gwerz touche directement l’âme. »

Une pause, le temps de regarder les grands arbres qui frissonnent, dehors, sous la caresse du vent d’hiver.
« Une gwerz, ça vient du haut. Moi je ne suis qu’un canal, un relais. Le breton ajoute à la complainte une dimension magique, pour aboutir à la gwerz. Les frontières, dans son imaginaire, s’abolissent, entre le réel et l’irréel. Le monde invisible fait partie de son réel. Cette dimension fantastique est liée de manière consubstantielle à la gwerz. Dans Ur vag nevez a Vontroulez, que j’ai retrouvée dans le cahier d’écolier où ma Mamm-Gozh écrivait ses gwerzioù, et que j’ai reprise sur mon dernier CD Toenn-Vor, Toit de Mer, c’est particulièrement flagrant. La gwerz s’inspire d’une histoire vraie, un naufrage qui eut lieu au large de Saint Jean du Doigt/ Traoñ Meriadeg, en breton, au 17e siècle. Dans le chant, la mer se fend en deux et saint Jean, à qui est dédiée l’église du village, trouve sur la plage un petit enfant, nu, avec, sur son cœur du goémon et dans sa main gauche un texte qui raconte la vie de sa mère. Cette gwerz aurait mérité de figurer dans le Barzaz Breiz ! Ici, comme toujours, on part d’un fait réel et on s’introduit vite dans une autre dimension. »
Et lorsque la gwerz rencontre de plein fouet le religieux, elle se mâtine de cantique.
«Ar Basion vras, connue aussi comme la Passion Celtique, est à la fois une gwerz et un cantique. On est dans une zone de frontière ». Sur des estrans incertains où une spiritualité très ancienne adopte et adapte ce que le barde Xavier Grall nommait la « promesse venue de Palestine ».
Un syncrétisme, alors ? Il y a de cela, pour Denez Prigent, qui semble à l’aise dans l’une comme dans l’autre et surtout dans cette fusion des deux. « La gwerz du Barzaz Breiz intitulée Diougan Gwenc’hlan [3], confine aussi au sacré.
Elle modifie, réécrit et réinterprète même les textes druidiques. Lorsque j’ai découvert cette gwerz, j’ai ressenti un sentiment d’épiphanie, quelque chose de l’ordre du coup de foudre amoureux. La gwerz incarne une dimension qui nous dépasse, quelque chose d’essentiel, d’intemporel. C’est tout sauf de la mode ou de l’idéologie. C’est un chant qui parle à l’âme et qui a le pouvoir d’arrêter le temps. D’ailleurs le mot gwerz est plus ancien que le latin versus. Si ancien qu’on ne sait pas d’où il vient. Une gwerz ne vieillit pas. On est dans la poésie pure. La gwerz c’est un peu le miroir de notre âme, à nous, Bretons.»
Ar Mor, la Mer, un élément magique
A moins d’une lieue de la demeure de Denez Prigent, la mer prend des poses sur la Lieue de Grève qui relie Lokmikêl / Saint-Michel en Grève à Sant Efflamm. Les lieux sont chargés d’histoire et de mémoire. Jadis, alors que des moines à la tête tonsurée d’une oreille à l’autre y débarquaient, venus de l’île de Bretagne, Efflamm frappa le sol de son bourdon, faisant jaillir une source magique à laquelle le roi Arthur trouva la force de vaincre le dragon qui terrorisait la région. Sous la vaste étendue de sable qui s’étend à perte de vue, une ville opulente sommeille.
Le peuple attend son réveil, comme celui du dragon rouge des Bretons.
Le Roc’h Allaz, qui monte la garde sur la baie abrite, lui aussi, dans ses flancs de pierre, une ville merveilleuse. Dans la nuit de la Pentecôte, il s’ouvre, aux douze coups de minuit pour permettre l’accès à l’heureux élu qui serait assez rapide pour s’y introduire après le premier coup et en ressortir, couvert de richesses, avant le dernier. Au village de Lokmikêl, une chapelle édifiée à la fin du 15e siècle, veille sur un petit cimetière marin. Le clocher-mur, de style Beaumanoir, du nom du célèbre atelier Morlaisien, construit en 1614, fut entièrement restauré en 1869. Jamais, peut-être, la mer n’aura autant contesté la rive que sur ces estrans chahutés par toutes les tempêtes de noroît. Le mur du cimetière qui sertit les lieux fut démantelé par les flots déchaînés en 1867 et encore en 1869, emportant les morts dans un linceul d’écume.
Une frontière si ténue entre le monde des morts et celui des vivants
Les morts ? Ils sont là, alignés comme à la parade, chaudement vêtus par le souffle des flots. Ceux happés par la mer. Et ceux hachés par la mitraille d’une guerre stupide et fratricide, à qui un monument modeste rend les hommages des vivants : « Bet sonj deuz bugale ar barouz ho deuz Skuillet o goad evit difenn ar Vro. [4]» Ici, devant le fragile édifice qui abrite une statue polychrome de saint Michel terrassant un dragon cousin de celui qu’Efflamm neutralisa de son étole, Denez a ses marques et ses ancrages. La mort, la mer. Autant de thèmes qui l’inspirent, qui s’entrelacent et qui s’autofécondent.
La mort, c’est comme si elle était là, à portée de main et de regard.
Quelque chose que les Anciens avaient appris à apprivoiser. Une évidence. Et une nécessité. « La mort, dit Denez, en regardant la mer avaler le sable, c’est particulièrement fort et présent chez les Bretons. Ici il n’y a pas de frontière importante entre la vie et la mort. La vision des Celtes n’est pas celle des latins. » À quelques encablures, le Barzaz Breiz situe en effet l’histoire d’un frère de lait qui, mort à la guerre, revient chercher sa sœur pour l’entraîner, au galop de son cheval, sur une île couverte de pommiers, où les hommes et les femmes connaissent ou renaissent à une vie éternelle.

La mer. La mort. De l’un à l’autre il y a au fond un petit pas, que Denez franchit allègrement.
«Armor, sonne comme la mort, précise le barde, une mèche de cheveux poivre et sel lui barrant soudain le front et les yeux. La mort, c’est particulièrement fort, chez les Bretons.» Et d’évoquer un intersigne, ces signes annonciateurs de la mort chez nos ancêtres immédiats. C’était du côté de Lechiagad, chez un aïeul de Stéphanie, qui était marin pêcheur, et que son épouse vit une nuit en rêve, nageant entre deux eaux.
Deux jours plus tard, on lui annonçait sa disparition à la suite d’une fortune de mer. « Je me souviens aussi, dit Denez en suivant dans le ciel un vol de goéland. Nous venions d’acheter cette demeure de Lanvellec. Nous avons entendu un grincement d’essieu terrible, effroyable, sur le chemin qui passe derrière la maison et qui n’est pas carrossable et nous nous sommes demandé ce que ça pouvait être. Le lendemain, le fils du Monsieur qui nous avait vendu le manoir, et qui y était très attaché, nous annonça sa mort »
Que pouvait être ce tintamarre, sinon le fatal wig a wag de la karrigell d’un personnage craint des Trégorrois et qu’on connaît sous le nom de l’Ankou ? « Ici, poursuit Denez, grave et recueilli, il y a à la Toussaint plus de fleurs que dans les plus beaux jardins. C’est vrai que la mort était omniprésente. Beaucoup de marins partaient en mer pour de longues campagnes et ne revenaient pas. Et puis, à l’époque, il y avait des morts qui n’avaient pas la conscience d’être morts. Il leur fallait un peu de temps pour s’y habituer. Il fallait les apprivoiser aussi. A la Toussaint, dans les fermes où la mort avait frappé dans l’année, on laissait une place à table pour le défunt, avec une assiette. Il avait sa place réservée. On lui servait son repas. »
C’est loin, sans doute. Les souvenirs se perdent dans les couloirs du temps.
La mémoire achoppe. L’homme d’aujourd’hui fait figure d’amnésique. « Oui, reprend Denez, mais moi je me souviens de ces incantations funéraires. C’était à Santeg. J’étais jeune. J’étais émerveillé par cette spiritualité. Jadis, on ne balayait pas la maison pendant trois jours pour éviter de jeter l’âme du mort avec la poussière. Moi j’avais un sentiment de sacré qui était incroyable. » L’église, là, posée au bord de cette étendue de sable, c’est l’ancrage chrétien de la Bretagne.
Mais c’est aussi un syncrétisme. « Le christianisme des Bretons n’est pas comme celui des autres. Il n’est pas rare, par ici de trouver, dans les églises, des sirènes aux seins nus. D’ailleurs, là, sur la porte de la chapelle, il y a un bas-relief réalisé par le sculpteur Morley Troman, et qui illustre une gwerz collectée au 19 e siècle par François-Marie Luzel, sur la Charlezenn, une brigande, équivalente trégorroise de Marion du Faouët, qui d’après la mémoire populaire, terrorisait les gens de la région à la tête d’une bande de vauriens de corde et de sac. »
Un regard encore sur la grande bleue qui fait la belle en cette fin d’après-midi d’hiver.
« La mer, dit Denez, c’est le contraire de l’enfermement. C’est l’ouverture. Un trait d’union entre les peuples. Une frontière souple entre deux pays. La ligne d’horizon a toujours été un appel au voyage pour les Bretons, éternellement désireux de savoir ce qu’il pouvait y avoir derrière. Le rêve, le voyage, la découverte, le retour, le partage aussi. » Au loin, au milieu de l’immense étendue terraquée se dresse une silhouette sombre. C’est la croix de mi-lieue, kroaz hanter-lew, Un amer salutaire drapé d’algues brunes et constellé de berniques.
Elle scintille comme un mirage. Jadis, avant que ne fut construite la route qui flanque le fond de la baie de Lannion / Lannuon, parcourue jusqu’après la guerre par le chemin de fer à voie métrique des Côtes du Nord, on traversait l’immense désert minéral en ligne droite, de Lokmikêl à Sant Efflamm. La croix était alors un repère visuel pour tous ceux qui tenaient à la vie. « Des âmes mortes couraient au raz du sable et de l’eau. Les femmes traversaient la lieue de grève en serrant leur chargement, les yeux rivés sur la chapelle de Lokmikêl. Il fallait l’atteindre avant la marée haute. »
Fontaines de vie
Non loin de la maison de Denez, la fontaine saint Sylvestre est perdue au milieu des champs d’ajonc, au bout d’un petit chemin creux. L’édicule de 85 m2 est composé de quatre murs bahuts édifiés en maçonnerie de granite gris servant d’appui à un banc. On y accède par deux échaliers- strob an diaoul (trébuche diable) en breton, contenant une fontaine voûtée en pierre à mur pignon à rampants à crossettes et fleuron sculptés qui abrite un petit bassin rectangulaire. Le bassin est doté d’une console supportant la statue du saint. Sylvestre n’est pas breton. Ni irlandais. Trente-troisième pape, à Rome, il exerça son magistère sous le règne de l’empereur Constantin.
Mais ici, la vox populi lui attribue une parenté avec sant Weltaz, vénéré sur son île éponyme, à quelques lieues au nord-est. Si Gweltaz guérissait la rage, Sylvestre soignait la lèpre.
Denez, lui, n’oublie pas que la source fut sacrée avant d’être sainte et que le christianisme se borna souvent à imposer son empreinte sur les lieux et les dates de l’ancienne religion. « Nos vieux saints convertirent le peuple au christianisme, mais sans rejeter vraiment l’ancienne Tradition. Là où on vénérait une fontaine guérisseuse et une eau magique, chargée de pouvoirs nombreux, la nouvelle religion ajouta un petit saint et voilà tout ! » Un saint bien souvent inconnu du Vatican, et à qui la population continua à rendre un culte assidu comme elle le faisait jadis à Epona ou à Brigantia. Sans se poser de questions sur les habits neufs faisant d’une déesse une sainte. « Ailleurs, le christianisme a parfois agi par la force, dit Denez. Ici il n’y a pas eu vraiment de confrontation violente entre les deux religions. »

Une nature enchantée
Plus loin encore dans les terres, Plouared est la commune qui vit naître le folkloriste-collecteur François-Marie Luzel, dont le buste monte la garde devant la mairie. A la sortie du bourg, sur le chemin qui mène à Lanvelleg, la silhouette d’un chêne pluricentenaire flanque le manoir de Pontblanc, du nom d’un des chevaliers qui se battit à Lannion contre les Anglais, pendant la guerre de Cent ans. Avec des branches grosses comme des troncs et un tronc creux qui pourrait abriter une nichée de teuz ou de koril, le vieillard de bois inspire le respect.
En tout cas celui de Denez qui s’en approche à pas lents. Dans le monde celtique, l’arbre relie le ciel à la terre. La forêt est la démultiplication de l’arbre. Elle est le refuge permanent de ceux qui sont persécutés, comme Tristan et Iseult après que le roi Marc eut découvert leur trahison. C’est aussi un lieu de naissance, de connaissance et de renaissance. C’est dans la forêt que les héros sont initiés, dans la forêt que le druide enseignait et prenait les décisions essentielles pour la nation. Près d’ici, Anatole Le Braz collecta de la bouche de la conteuse Marc’harid Fulub une histoire mettant en scène un couple de paysans réincarnés en chênes et qui venait rendre visite, dans la cour de la ferme familiale, à ses enfants.
Denez s’inscrit, là encore, dans la Tradition avec un grand T.
Le regard levé vers les frondaisons, il dit : « J’essaie d’entretenir un rapport sacré à la nature, comme les anciens Celtes. La nature est notre mère nourricière. Sans elle on n’est plus rien. Moi j’aime bien sentir que les vents se déchaînent. J’aime la tempête. La force brute, non maîtrisée par l’Homme. Et puis, je suis attaché à l’expression Eskob an Derv, soit en français, l’évêque du chêne, qui désigne le druide. » Le chêne, dans l’imaginaire populaire, mais aussi pour les anciens, c’est l’arbre par excellence. A tel point que, depuis Pline l’Ancien, on se plaisait à répéter que le mot druide lui est lié, avant que des linguistes du 20e siècle ne le traduisent par le « très savant ».
Les clichés ont la vie dure. Autant que les liens des hommes avec ces géants dont les branches sont les racines du ciel. « La gwerz de Merlin, reprend Denez sur un ton grave, dit en substance : « J’ai vu le gland, j’ai vu le chêne. J’ai donc vécu très vieux. Je me plais à penser que je suis un chêne, mes branches à l’écoute des vents du monde. Le chêne, c’est aussi le temps long, celui des maturations, à l’opposé des rythmes effrénés de l’homme pressé d’aujourd’hui. Il pourrait être le symbole de la Bretagne. »
Denez Prigent n’a pas fini de nous émerveiller, ni d ‘emprunter les chemins qui, en Bretagne, sinuent jusqu’au sacré. Toute sa démarche, ses paroles, ses interprétations le prouvent. Intemporel, il côtoie les morts, les saints et sans doute les dieux. Et ses pas s’inscrivent dans ceux de Gwenc’hlan, le dernier druide, qui sillonnait la Domnonée voici un peu plus de quinze siècles. Gageons qu’avec son chant, les Bretons entendent aussi son message.
[1] « La vérité à la face du monde », c’est la devise des druides.
[2] Recueil de gwerzioù et de sonioù, chants populaires, collectés dans la première moitié du XIX e siècle par Théodore Hersart de la Villemarqué, salué en son temps par George Sand et par un certain nombre d’auteurs comme une œuvre majeure.
[3] La prophétie de Gwenc’hlan.
[4] Une pensée pour les enfants de la paroisse qui versèrent leur sang pour la défense du pays.
Texte de Thierry Jigourel et photographies de Didier Houeix
