Hydrolienne Bretagne

Hydrolienne en Bretagne

de NHU Bretagne
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Hydrolienne en Bretagne : retour sur un scandale financier autour du projet Sabella à Ouessant / Enez Eusa

Pendant des années, le projet d’hydrolienne Sabella a été présenté comme une révolution énergétique pour la Bretagne. Installée au large d’Ouessant / Enez Eusa, dans le puissant courant du Fromveur, la D10 devait symboliser l’avenir des énergies marines bretonnes. L’idée paraissait séduisante : produire une électricité renouvelable locale grâce aux courants marins parmi les plus puissants d’Europe.

Pourtant, derrière les annonces ambitieuses et les millions d’euros de financements publics engagés, le bilan réel apparaît aujourd’hui bien plus contrasté. Production intermittente, longues périodes d’arrêt, dépendance persistante au diesel sur l’île d’Ouessant / Enez Eusa, faillite de l’entreprise bretonne Sabella puis reprise par un groupe britannique : le dossier soulève désormais de nombreuses questions.

Alors que reste t-il réellement de l’hydrolienne en Bretagne ?
Et pourquoi ce projet présenté comme stratégique a t-il finalement échappé à ses créateurs bretons ?

Une promesse industrielle née en Bretagne

L’histoire commence avec Sabella, entreprise bretonne fondée à Kemper puis implantée à Brest. Son ambition est alors immense : faire de la Bretagne un acteur majeur de l’énergie hydrolienne en Europe.

Le principe est simple sur le papier.
Une hydrolienne fonctionne comme une éolienne sous-marine. Les courants marins font tourner des pales qui produisent de l’électricité. Contrairement au vent, les marées offrent un phénomène très prévisible. Sur le plan théorique, l’hydrolien possède donc plusieurs avantages majeurs.

Et la Bretagne dispose justement d’un site exceptionnel : le passage du Fromveur, entre l’île d’Ouessant / Enez Eusa et l’archipel de Molène / Molenez. Les courants y figurent parmi les plus puissants d’Europe occidentale. Dès les années 2010, plusieurs spécialistes considèrent même ce secteur comme l’un des meilleurs emplacements européens pour développer l’énergie hydrolienne.

Sabella décide alors d’y installer la D10, une hydrolienne de grande taille destinée à démontrer la viabilité industrielle de cette technologie en conditions réelles.

La D10 à Ouessant / Enez Eusa : une première dans l’Hexagone

La D10 est mise à l’eau en 2015 au large d’Ouessant / Enez Eusa. L’événement attire rapidement l’attention des médias et des responsables politiques. Pour la première fois dans l’Hexagone, une hydrolienne est raccordée à un réseau électrique réel.
La machine impressionne par ses dimensions :

  • rotor de 10 mètres de diamètre ;
  • hauteur d’environ 17 mètres ;
  • installation à plus de 50 mètres de profondeur ;
  • plusieurs centaines de tonnes d’équipements.

Techniquement, le projet est sérieux. La D10 n’est pas un simple prototype de laboratoire. Elle fonctionne dans l’un des environnements marins les plus exigeants d’Europe.

L’objectif affiché est double. D’une part, démontrer que l’hydrolien peut produire de l’électricité de manière fiable. D’autre part, réduire la dépendance énergétique d’Ouessant / Enez Eusa, île qui fonctionne historiquement grâce à des groupes électrogènes diesel.
À l’époque, certains imaginent déjà l’émergence d’une véritable filière industrielle bretonne autour des énergies marines renouvelables.

Des financements publics importants pendant plusieurs années

Rapidement, le projet bénéficie de soutiens financiers publics importants. Région Bretagne administrative, État central et fonds européens accompagnent le développement de Sabella pendant plusieurs années.

Entre 2018 et 2024, l’entreprise continue notamment de fonctionner grâce à différents dispositifs de soutien public destinés à accompagner l’innovation énergétique et maritime.
Sur le principe, cette logique n’a rien d’anormal. Les grandes innovations industrielles nécessitent souvent des investissements massifs avant d’atteindre une rentabilité réelle. Les pouvoirs publics peuvent donc choisir d’aider des technologies jugées stratégiques.

Cependant, ces financements impliquent aussi une exigence de résultats. Et c’est précisément là que le dossier Sabella devient beaucoup plus sensible.

Une production électrique restée très intermittente

Car malgré les promesses initiales, la production réelle de la D10 reste limitée et irrégulière pendant de longues années.
L’hydrolienne connaît en effet de nombreux problèmes techniques :

Le milieu marin représente un environnement particulièrement difficile. Les courants du Fromveur sont puissants, la corrosion permanente et les interventions techniques coûteuses.

Résultat : la production électrique effective reste intermittente. Certaines périodes de fonctionnement donnent des résultats encourageants. Toutefois, l’hydrolienne ne parvient jamais à assurer une production stable et durable comparable aux ambitions affichées initialement.
Dans les faits, seule une part très marginale des besoins énergétiques d’Ouessant / Enez Eusa bénéficie réellement de cette production hydrolienne.

Ouessant / Enez Eusa reste largement dépendante du diesel

Pendant toute cette période, plus de dix années, l’île d’Ouessant / Enez Eusa continue donc à dépendre massivement des groupes électrogènes fonctionnant au diesel.
L’objectif d’autonomie énergétique locale reste très loin d’être atteint. Malgré les années de communication autour du projet, le quotidien énergétique de l’île évolue finalement assez peu.

Cette réalité ne signifie pas forcément que la technologie hydrolienne est inutile. En revanche, elle montre clairement l’écart entre les discours très ambitieux entourant le projet et son impact réel sur le terrain.
Pendant plusieurs années, la D10 demeure avant tout un démonstrateur expérimental. Or, une partie du grand public a parfois eu l’impression qu’Ouessant / Enez Eusa était déjà largement alimentée grâce à cette technologie bretonne.
Entre communication et propagande financées par l’argent public !

Une faillite relativement discrète en 2024

En 2024, le couperet tombe finalement : Sabella est liquidée.

Pour beaucoup d’observateurs bretons, cette disparition passe pourtant relativement inaperçue. Il n’existe alors ni véritable débat public régional, ni grand bilan politique détaillé sur les années de financements engagés.
Pourtant, plusieurs questions mériteraient d’être posées :

  • combien d’argent public a réellement été investi ?
  • quels résultats industriels concrets ont été obtenus ?
  • quelles leçons tirer de cette expérience ?
  • pourquoi la filière n’a t-elle pas réussi à se structurer durablement ?

Le silence entourant cette faillite surprend d’autant plus que le projet avait longtemps été présenté comme emblématique des capacités d’innovation bretonnes.

Inyanga reprend désormais le projet

Après la liquidation de Sabella, le projet ne disparaît cependant pas complètement. Il est repris par Inyanga Marine Energy Group, entreprise britannique spécialisée dans les énergies marines.
Le groupe n’est pas totalement inconnu dans le dossier. Inyanga intervenait déjà auparavant comme partenaire technique et opérateur maritime autour de la D10.

La société britannique récupère désormais officiellement l’exploitation du projet et sécurise les autorisations nécessaires pour poursuivre les opérations jusqu’en 2028.
Cette reprise permet donc à l’hydrolienne de continuer à fonctionner ponctuellement au large d’Ouessant / Enez Eusa.
Mais politiquement et symboliquement, la situation interroge.

Une technologie bretonne désormais sous contrôle extérieur

Car le constat est difficile à ignorer.
La Bretagne :

  • possède l’un des meilleurs potentiels hydrolien d’Europe,
  • a conçu la première hydrolienne raccordée au réseau dans l’Hexagone,
  • a financé une partie importante du projet sur argent public,
  • a servi de terrain d’expérimentation pendant près d’une décennie.

Pourtant, au final, l’exploitation du projet passe désormais sous contrôle étranger.
Le cas Sabella illustre ainsi un phénomène déjà observé dans d’autres secteurs économiques : une innovation locale financée en partie grâce à l’argent public finit par être récupérée par des acteurs disposant de moyens financiers plus solides.

Bien entendu, certains répondront qu’il vaut mieux voir le projet continuer sous pavillon britannique plutôt que disparaître totalement. Cet argument peut s’entendre.
Cependant, beaucoup de Bretons peuvent aussi se demander pourquoi une technologie née en Bretagne n’est plus aujourd’hui pilotée depuis la Bretagne.

Le vrai scandale : l’absence de bilan public clair

Au fond, le principal problème du dossier Sabella ne réside peut-être pas dans l’échec industriel lui-même.
L’innovation comporte toujours une part de risque. Certaines technologies réussissent. D’autres échouent ou mettent beaucoup plus de temps à atteindre leur maturité économique.

Le véritable sujet concerne plutôt l’absence de débat public transparent autour du bilan réel du projet.
Car aujourd’hui encore, peu de citoyens bretons savent précisément :

  • combien d’argent public a été engagé ;
  • quels objectifs initiaux ont été atteints ;
  • quelle quantité réelle d’électricité a été produite ;
  • quel coût réel cette expérimentation a représenté ;
  • quelles perspectives industrielles existent encore.

Or, lorsqu’un projet bénéficie pendant plusieurs années de financements publics importants, un retour d’expérience clair paraît parfaitement légitime.

Le potentiel hydrolien breton reste pourtant immense

Malgré ce bilan très contrasté, il serait toutefois erroné de conclure que l’hydrolien n’a aucun avenir en Bretagne.
Le potentiel énergétique des courants marins bretons reste considérable. Le Fromveur ou d’autres zones côtières pourraient encore intéresser de futurs projets.
De plus, la D10 a malgré tout permis de démontrer qu’une hydrolienne pouvait fonctionner en conditions réelles dans un environnement marin extrêmement difficile.

Le problème ne concerne donc pas forcément le principe technologique lui-même. Il touche davantage :

  • la rentabilité économique,
  • la maintenance,
  • l’industrialisation,
  • le financement sur le long terme,
  • la structuration d’une véritable filière locale.

Une question qui dépasse largement Ouessant / Enez Eusa

Au final, l’affaire Sabella dépasse largement le simple cadre énergétique d’Ouessant / Enez Eusa.
Elle pose une question beaucoup plus large pour la Bretagne : comment transformer une innovation locale en véritable filière industrielle durable ?
Car le scénario se répète régulièrement :

  • innovation née localement,
  • expérimentation financée publiquement,
  • difficultés économiques,
  • reprise par des acteurs extérieurs.

Dans le cas de l’hydrolienne D10, la Bretagne a démontré qu’elle possédait des ingénieurs, des compétences maritimes et un potentiel naturel exceptionnel.
Mais elle n’a pas réussi à conserver durablement la maîtrise industrielle du projet.
En Écosse, l’hydrolien fonctionne bien, alors pourquoi le seul projet breton n’a quasiment rien produit et coûté une fortune d’argent public ?

La question n’est donc plus vraiment de savoir si l’hydrolien fonctionne en Bretagne.
La vraie question est désormais beaucoup plus politique : qui contrôlera demain les ressources énergétiques marines bretonnes ?

Autre scandale sur l’île de Sein / Enez Sun

Pennskeudenn krouet gant / Illustration principale générée par ChatGPT5.3 pour NHU Bretagne

Un gouffre financier de plus en plus difficile à justifier

Derrière les promesses répétées autour de l’hydrolien breton, les chiffres commencent à poser une question simple : combien d’argent public faudra-t-il encore engloutir avant d’admettre l’échec ?

Selon plusieurs estimations évoquées lors de la liquidation de Sabella, près de 35 millions d’euros auraient déjà été investis dans cette aventure industrielle. Et ce total ne comprendrait même pas certains aménagements liés au port de Brest.

Plus largement, la filière hydrolienne française aurait consommé plus de 500 millions d’euros depuis le début des années 2000, notamment via différents programmes publics et parapublics.

Dans le même temps, certains scénarios continuent d’évoquer un potentiel théorique de 1 GW dans le Fromveur, ce qui représenterait à terme l’installation de près de 1000 hydroliennes dans cette zone maritime particulièrement difficile. Une projection qui paraît aujourd’hui totalement déconnectée des résultats réellement obtenus sur le terrain.

Pendant ce temps, une autre solution continue d’être repoussée : un câble électrique sous-marin reliant Ouessant au continent.

Un tel projet coûterait environ 40 millions d’euros, soit l’équivalent d’une dizaine d’années de fonctionnement de la centrale au fuel actuelle.

Il existe pourtant déjà un tel câble entre le nord de la Bretagne et l’Irlande, sur près de 575 kilomètres : Celtic Interconnector . Mais il serait impossible d’en installer un jusqu’à la deuxième plus grande île de Bretagne, située à seulement 25 kilomètres du continent ?

Un tel raccordement permettrait pourtant :

  • d’économiser entre 2 et 3 millions d’euros par an ;
  • de réduire les émissions d’environ 5000 tonnes de CO₂ par an ;
  • et de sécuriser durablement l’alimentation électrique d’Ouessant.

Malgré cela, l’État continue de soutenir la filière hydrolienne dans ses documents stratégiques, notamment via la PPE3, alors même qu’aucun résultat industriel réellement concluant n’a encore été démontré à grande échelle.

Autre interrogation : la place importante occupée par certains acteurs du secteur dans les instances consultatives régionales comme le CESER Bretagne, alors même que les contribuables bretons continuent d’assumer la facture de ces expérimentations.

Enfin, la présence d’acteurs britanniques dans le dossier interroge également. Une entreprise d’outre-Manche continue en effet à bénéficier de financements européens et français dans cette filière, malgré le Brexit et ses conséquences économiques très lourdes pour plusieurs secteurs bretons, notamment la pêche sud-finistérienne.

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2 commentaires

Penn kaled 11 mai 2026 - 15h42

Justement ce triste épilogue démontre encore une fois de plus la nécessité d’avoir des relations entre la Bretagne et l’Angleterre, un problème pourrait devenir une opportunité.

Répondre
quinquis 12 mai 2026 - 8h34

Jean-Jacques Quinquis
Enfin!
Cet article résume parfaitement la situation dénoncée par l’association Ouessant Vent De Bout’ (OVDB) depuis 2021, qui a alerté toutes les institutions concernées (Etat, Région, Commune, ADEME, France Energie Marine, AIP, CRE, EDF, SDEF, ENEDIS, …)
Nous avons également dénoncé la situation dans les mêmes termes et fait un rapport à la Cour des comptes en novembre 2022, sans nouvelle depuis.
Cet article est même optimiste, puisqu’il évoque le potentiel de l’énergie marémotrice, mais il faut garder les pieds sur terre: le lobbying ENR a fait croire à un potentiel exploitable de 1GW dans le Fromveur (pris en compte sans discernement par la CRE), ce qui signifierait l’implantation de 1000 hydroliennes dans le même Fromveur: sérieux, là?
A ce jour, l’aventure Sabella a coûté 35 M€ (chiffre donné au moment de sa liquidation par son dernier PDG), sans compter l’investissement sur le port de Brest; la filière elle-même a un passif supérieur à 500 M€ depuis le début des années 2000 (dont DCNS pour la moitié).
Pourtant l’Etat poursuit dans cette voie (PPE3), en reléguant une fois encore aux calendes grecques l’étude d’un câble entre l’île et le continent, dont j’ai estimé le coût aux environs de 40 Millions € (au vu des derniers chantiers bretons), soit un amortissement équivalent à 10 ans de fonctionnement de la centrale au fuel … Ensuite, c’est 2 à 3 M€ d’économies annuelles qui seraient bien utiles à Ouessant, et 5000 t de CO2 épargnés chaque année …
A ce jour aucun élu ne l’a dénoncé, et pour cause, puisqu’ils surfent tous sur la vague verte.
Pire, le patron de Sabella, a été nommé conseiller au CESER, et est donc rémunéré à ce titre pour faire du lobbying ENR auprès des élus, sans avoir rendu compte.
De plus, Ynianga est une entreprise d’outre manche, d’un pays qui a quitté l’Europe, et qui vient chercher des subventions en Europe, sans jamais avoir davantage présenté de résultats plus probants. Dans le même temps, le Brexit a détruit la pêche Sud-Finistérienne: nos élus bretons en ont-ils bien pris conscience ?
Merci à NHU d’exister, il est temps de se réveiller, mais comment ouvrir le débat dans un système politico administratif décisionnaire, verrouillé à tous les niveaux ?

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