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Plozévet, Edgar Morin et les limites du regard extérieur sur la Bretagne
Le décès du sociologue français Edgar Morin a suscité de nombreux hommages à travers tout l’Hexagone et même au-delà..
Intellectuel reconnu, auteur prolifique et figure majeure de la pensée française du XXe siècle, il laisse derrière lui une œuvre considérable.
Pourtant, en Bretagne, son nom reste également associé à une controverse qui n’a jamais totalement disparu : l’affaire de Plozeved (« Plozévet« en langue française)
Dans les années 1960, ce petit village du Pays Bigouden devint le terrain d’une vaste enquête scientifique menée par le CNRS. L’objectif était ambitieux. Les chercheurs souhaitaient observer les transformations d’une société rurale confrontée à la modernité. Pendant plusieurs années, sociologues, ethnologues, géographes, historiens et démographes se succédèrent dans la commune.
Pour les institutions parisiennes, l’expérience représentait un projet scientifique exemplaire.
Mais pour une grande partie des habitants, elle prit progressivement une tout autre signification.
Car derrière les questionnaires, les rapports et les analyses, une question fondamentale demeurait : ces chercheurs comprenaient-ils réellement le monde qu’ils prétendaient étudier ?
Plozeved, laboratoire humain de la République
Au début des années 1960, la Bretagne connaît de profondes mutations. Les campagnes se modernisent. Les routes s’améliorent. L’agriculture évolue rapidement. De plus en plus de jeunes poursuivent leurs études ou quittent leur commune pour travailler ailleurs.
Dans ce contexte, Plozeved attire l’attention des chercheurs.
Située à l’extrémité sud de Bretagne occidentale , la commune apparaît alors comme un terrain idéal pour observer les changements en cours.
Certains vont étudier les peuplades d’Afrique ou d’Amazonie. Le CNRS avait alors choisi d’aller étudier une autre peuplade, les Bigouden.
Le CNRS lance donc l’une des plus importantes enquêtes pluridisciplinaires jamais réalisées sur une population locale.
Pendant plusieurs années, des dizaines de spécialistes se rendent régulièrement dans la commune. Ils interrogent les habitants, collectent des données, observent les pratiques sociales et tentent de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans cette société en pleine transformation.
Sur le papier, l’entreprise semble exemplaire.
Pourtant, un premier paradoxe apparaît rapidement.
Les chercheurs viennent presque tous de l’étranger. La plupart arrivent de Paris ou d’autres grandes villes françaises. Ils possèdent une solide formation universitaire. Cependant, ils découvrent souvent le Pays Bigouden pour la première fois.
Ils observent une société dont ils ne partagent ni la langue, ni l’Histoire, ni les références culturelles.
Dès lors, une interrogation surgit. Peut-on réellement comprendre un peuple simplement en l’observant ?

Le regard d’une auto-proclamée élite parisienne sur une de ses « provinces »
L’affaire de Plozeved dépasse largement le simple cadre d’une enquête sociologique.
Elle révèle également la manière dont l’Éytat central de l’époque regarde « ses » régions les plus éloignées du centre politique et intellectuel.
Depuis Paris, la Bretagne apparaît souvent comme un monde à part, reculé, en marge.
Les journalistes, les universitaires et les responsables politiques la décrivent régulièrement comme une région périphérique, attachée à ses traditions et encore relativement préservée des bouleversements modernes.
Cependant, elle place souvent les Bretons dans une position particulière : celle de sujets observés, étudiés comme une curiosité, plutôt que d’acteurs capables de produire eux-mêmes leur propre récit.
Et le cas de Plozeved illustre parfaitement cette logique.
Ce sont des institutions parisiennes qui choisissent le terrain d’étude.
Ce sont également elles qui définissent les méthodes, les problématiques et les conclusions. Les habitants participent aux enquêtes. En revanche, ils ne contrôlent pas la manière dont leur société sera décrite.
Autrement dit, le centre observe la périphérie.
Puis il l’explique.
Cette démarche paraît naturelle dans le cadre universitaire français de l’époque. Pourtant, elle soulève déjà une question essentielle : qui possède la légitimité pour raconter une société ?
Comprendre une société, est-ce seulement l’observer ?
Les chercheurs mobilisés à Plozeved possédaient incontestablement des compétences universitaires reconnues. Ils maîtrisaient les méthodes d’enquête, les statistiques, les entretiens et l’analyse sociologique. Pourtant, une autre question demeure : ces outils suffisent-ils pour comprendre en profondeur une société humaine étrangère ?
Le Pays Bigouden des années 1960 ne se résume pas à des chiffres ou à des comportements observables. Il possède sa propre Histoire. Plus de la moitié de la population parle une langue inconnue des chercheurs qui arrivent, et dans le quotidien de cette ethnie, beaucoup de femmes portent une coiffe. Et quelle coiffe !

Il dispose également de ses propres références culturelles. Surtout, il s’inscrit dans une mémoire collective forgée au fil des générations.
À cette époque, de nombreux habitants parlent encore breton au quotidien. Les solidarités familiales restent fortes. La religion conserve une place importante. Les traditions locales structurent encore largement la vie sociale.
Or, pour comprendre une société, il ne suffit pas toujours d’entendre ce qui est dit. Encore faut-il saisir ce qui n’est pas exprimé.
Une plaisanterie locale, un silence lors d’un entretien, une référence historique implicite ou une expression typiquement bretonne peuvent porter un sens qui échappe totalement à un observateur extérieur.
C’est là que réside probablement l’une des principales limites de l’expérience de Plozeved.
Les chercheurs voyaient les habitants. Ils les écoutaient. Ils les interrogeaient.
Cependant, ils observaient également le monde bigouden à travers leurs propres catégories intellectuelles.
Comme tout être humain, ils interprétaient la réalité à partir de ce qu’ils connaissaient déjà, venant de Paris ou d’une autre région de l’Hexagone, totalement étrangère à la Bretagne en général, et au Pays Bigouden / Bro Vigoudenn en particulier.
Comme ce serait le cas en allant « étudier » d’autres peuples de zones « périphériques » du monde occidental.
Or, ce qu’ils connaissaient provenait essentiellement du monde universitaire français.
Cette remarque ne concerne d’ailleurs pas uniquement Edgar Morin. Elle s’applique à l’ensemble du dispositif scientifique mis en place à l’époque.
Car aucune méthode, aussi rigoureuse soit-elle, ne permet d’effacer totalement le regard de celui qui observe.

Les Bigouden étudiés comme d’autres peuples lointains
L’un des aspects les plus troublants de l’affaire Plozeved apparaît lorsque l’on replace cette enquête dans son contexte historique.
Durant les années 1950 et 1960, de nombreux chercheurs occidentaux se rendent en Afrique, en Amazonie, en Océanie ou dans diverses régions du monde afin d’étudier des populations considérées comme traditionnelles ou éloignées des grands centres urbains.
Les objectifs varient. Les méthodes évoluent. Pourtant, la logique générale reste souvent la même.
Des spécialistes venus de l’extérieur arrivent dans une communauté qu’ils connaissent peu, ou pas du tout. Ils observent les habitants. Ils recueillent des témoignages. Puis ils produisent des analyses destinées principalement à un public extérieur à cette communauté.
Le parallèle peut déranger certains. Pourtant, il mérite d’être posé.
Bien entendu, les Bigouden ne formaient ni une tribu amazonienne ni un peuple isolé du reste du monde. Toutefois, ils appartenaient à une société possédant sa propre langue distincte et très ancienne, ses traditions, ses codes et sa propre vision du monde.
Or, les chercheurs arrivés à Plozeved abordaient souvent cette réalité avec le regard de personnes découvrant un univers culturel largement inconnu.
Le mécanisme intellectuel présente alors certaines similitudes.
L’observateur arrive … il étudie. L’observateur interprète.
Puis l’observateur explique aux autres ce qu’il a compris du peuple observé.
Mais une question demeure.
Les habitants étudiés partageaient-ils réellement cette interprétation ?
L’affaire Edgard Morin à Plozeved démontre précisément que la réponse n’allait pas de soi.
Car les observés ont fini par répondre aux observateurs Et leur réponse fut parfois sévère.
La controverse Edgard Morin : quand les observés répondent aux observateurs
La publication des travaux issus de l’enquête provoque rapidement des réactions locales.
Certaines analyses sont appréciées. D’autres suscitent l’incompréhension. Plusieurs habitants considèrent que leur société est présentée de manière réductrice ou caricaturale.
Le livre d’Edgar Morin cristallise particulièrement les critiques.
Dans ses écrits, le sociologue français cherche à décrire les mutations d’une société rurale confrontée à la modernité. Son objectif n’est pas, à priori, de ridiculiser les autochtones. Pourtant, nombre d’entre eux estiment que le portrait dressé ne correspond pas à leur réalité.
Le malaise grandit.
Pour beaucoup de Bigouden, le problème ne réside pas seulement dans certaines conclusions. Il concerne également la position même des chercheurs.
- Comment des personnes arrivées depuis peu peuvent-elles prétendre expliquer un monde qu’elles viennent à peine de découvrir ?
- Et comment peuvent-elles saisir pleinement des comportements façonnés par des siècles d’histoire locale ?
- Comment peuvent-elles interpréter correctement des références culturelles dont elles ignorent souvent l’origine ?
Ces interrogations dépassent largement le cas de Plozévet.
Elles touchent au cœur même de toute démarche d’observation sociale.
L’observateur possède des connaissances. Cependant, les habitants possèdent une expérience vécue.
Lorsque ces deux regards divergent, lequel doit prévaloir ?
La question reste ouverte. Elle l’était déjà dans les années 1960. Elle l’est toujours aujourd’hui.
Soixante ans plus tard, le problème a t-il vraiment disparu ?
À première vue, l’affaire Edgard Morin à Plozeved appartiendrait à une autre époque.
La Bretagne des années 1960 a profondément changé. Les infrastructures se sont modernisées. Les campagnes se sont transformées. Les échanges sont devenus plus nombreux.
Pourtant, la question de fond demeure étonnamment actuelle.
Qui parle de la Bretagne ?
Et surtout, qui parle au nom des Bretons ?
Aujourd’hui encore, nombre d’analyses concernant la Bretagne sont produites loin du pays concerné.
Experts, éditorialistes, hauts fonctionnaires ou universitaires proposent régulièrement des diagnostics sur les réalités bretonnes.
Leur expertise est souvent réelle. Cependant, une interrogation persiste.
Une connaissance technique suffit-elle à comprendre une société dans toute sa complexité ?
Les débats sur la langue bretonne, la réunification de la Bretagne, la place de l’Histoire de la Bretagne dans l’enseignement ou encore les aspirations institutionnelles bretonnes montrent que le sujet reste d’actualité.
Dans bien des cas, les populations concernées ont le sentiment que d’autres parlent à leur place.
Le phénomène ne touche d’ailleurs pas uniquement la Bretagne. C’est encore malheureusement le cas dans l’Hexagone, parce que tout l’important se décide vers Paris, par des plus ou moins jacobins, et est ensuite imposé aux « peuplades périphériques », aux provinciaux.
D’un côté, des spécialistes analysent.
De l’autre, des populations demandent simplement à être écoutées.
L’affaire Edgard Morin à Plozeved constitue ainsi un exemple précoce d’un débat qui traverse aujourd’hui de nombreuses sociétés : la différence entre parler d’un peuple et parler avec lui.
La véritable leçon de Plozeved
Avec le recul, il serait injuste de réduire Edgar Morin à cette seule controverse. Son œuvre dépasse largement le cadre du Pays Bigouden. Ses travaux ont marqué plusieurs générations de chercheurs et de lecteurs.
Cependant, l’épisode de Plozeved conserve une valeur particulière.
Il rappelle que l’observation possède toujours ses limites.
Aucun chercheur n’arrive sur le terrain dépourvu de préjugés, de références culturelles ou de convictions personnelles. Aucun observateur ne peut totalement s’extraire du monde dans lequel il a été formé.
Les chercheurs du CNRS venus à Plozeved disposaient sans doute d’outils scientifiques performants. Pourtant, ils ne possédaient pas forcément toutes les clés permettant de saisir la profondeur du monde bigouden.
Cette limite ne résultait pas d’un manque d’intelligence ou de compétence.
Elle découlait simplement de la distance (pas seulement géographique) qui séparait les observateurs de la société observée.
Car comprendre une communauté ne consiste pas seulement à recueillir des informations sur elle.
Il faut également partager certains codes, connaître son histoire.
Il faut comprendre ses blessures, ses souvenirs, ses références et parfois même ses silences.
Or ces éléments s’acquièrent rarement en quelques mois ou quelques années.
L’affaire Plozeved nous rappelle ainsi une évidence souvent oubliée : les peuples ne sont pas seulement des objets d’étude. Ils sont aussi les mieux placés pour raconter leur propre histoire.
C’est sans doute la raison pour laquelle cette controverse continue de susciter des réactions plus de soixante ans après les enquêtes du CNRS.
Au-delà du cas d’Edgar Morin, elle pose une question universelle.
Lorsqu’un peuple parle de lui-même, sommes-nous prêts à l’écouter autant que ceux qui prétendent l’expliquer ?
Pour de nombreux Bretons, la réponse n’allait déjà pas de soi dans les années 1960.
Et elle demeure plus actuelle que jamais.
Le peuple breton n’a jamais été réellement écouté par le pouvoir central et ses institutions.
Quand après tant d’années (voire de siècles !), et tant de demandes, de suppliques … votre interlocuteur ne veut toujours pas vous écouter, il faut cesser de quémander et prendre ses propres affaires en mains.
Luc’hskeudenn bennañ gant / Photo principale par BookNote

4 commentaires
Des exemples plus précis permettraient de mieux comprendre ce qui a pu échapper aux chercheurs. Des polémiques ont été suscitées par l’usage, hors contexte, dans des documentaires, de reconstitutions de pratiques anciennes présentées comme contemporaines.
Vous faites référence à un modèle de recherche très académique de la sociologie, à travers lequel l’extériorité est la condition d’une bonne posture scientifique. Il semble toutefois qu’Edgar Morin ait été très sensible aux thèses de l’école de Chicago, avec notamment Erving Goffman qui prônaient davantage l’implication et la compréhension des systèmes étudiés et la valorisation du point de vue de l’acteur par la démarche interactionniste. Il s’agit de comprendre quelles étaient ses positions à l’époque pour comprendre ce qui a pu se passer entre les habitants de Plozevet et l’équipe du CNRS. Et la question reste vive. Le modèle du « chercheur indigène » (celui qui, après quelques enseignements méthodologiques garantissant d’une relative rigueur) assure l’étude de lui-même, est encore très peu reconnu dans le système universitaire français. C’est fortement lié au modèle historique français, , comme indiqué dans votre post, , surplombant et où la parole des périphéries ne compte pas…
Edgar Morin n’aurait sans doute pas accepté de faire la même étude lorsque l’âge venu, son expérience lui aurait permis de modifier sa position. Il n’avait pas 40 ans à l’époque et il était loin du savant qu’il est devenu. Il serait intéressant de savoir s’il a reparlé ensuite de la manière dont il a travaillé à Plozeved? Un vrai savant plus soucieux d’éthique que d’égo peut faire sa propre critique. Et puis, je pense aux voyages en terre inconnue de Frédéric Lopez qui nous montre ses équipes tellement respectueuses de leurs hôtes, certainement plus à même de les comprendre plus avec le coeur qu’avec la tête …C ‘est toute la différence. « On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible aux yeux » dit la Petit Prince de St Exupéry …
Ur vezh !