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Comment éradiquer des langues minorisées, selon Rozenn Milin

de Thierry JIGOUREL
Publié le Dernière mise à jour le

Du sabot au Welsh Not
Comment des États dominants s’en sont pris aux langues des peuples

Au terme de travaux qui mobilisèrent sept ans de sa vie (7 rythme symboliquement le temps, dans le monde celtique) Rozenn Milin, connue du grand public pour avoir tenu les rênes de TV Breizh, a signé une thèse passionnante sur les méthodes utilisées pour éradiquer des langues minorisées.
A quelques mois de la publication d’un ouvrage reprenant de grandes parties de ses travaux, le 7 août, Rozenn Milin présentait, à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lorient / An Oriant, une conférence résumant l’essentiel de ses découvertes et de ses réflexions.

Un cycle de conférences passionnantes

Le Festival Interceltique de Lorient est un lieu de réjouissance, sans doute.
C’est un creuset. Un chaudron de Dagda qui, chaque année, au sommet de l’été celtique, à quelques jours de la vieille fête de souveraineté, Lugnasad, permet aux populations des pays celtophones et de ceux qui se sentent des racines celtiques de se retrouver. Il flotte ici, à An Oriant, la capitale éphémère d’un interceltisme souriant, décomplexé et pacifique, comme un parfum de fontaine de jouvence et de Barenton. Mais le F.I.L Festival Interceltique de Lorient, ce n’est pas que cela, ce n’est pas que ces retrouvailles joyeuses et festives, c’est aussi un moment privilégié pour rencontrer, écouter, s’instruire, se construire et se reconstruire. Notamment grâce à ce cycle de conférences animées de main de maître par Jean-Marie Guéguen à la Chambre de Commerce et d’Industrie.

Celle de Rozenn Milin, qui se déroula le 7 août devant une salle comble fut sans doute le point d’orgue d’un cycle qui, lui aussi, tint toutes ses promesses.
On ne présente plus Rozenn Milin.
Tour à tour chercheuse, sous la direction de Venceslas Kruta à l’École Pratique des Hautes Études, comédienne, en anglais et en gallois, journaliste pour Radio Armorique et Radio Bretagne Ouest, l’actuelle France Bleue Breizh Izel, elle fut popularisée auprès du grand public en 2000 lorsque Patrick Le Lay, alors PFG de TF1 lui confia les rênes de TV Breizh.

Une thèse de Rozenn Milin qui fera date

En 2022, elle soutint une thèse intitulée Du sabot au crâne de singe : histoire, modalités et conséquences de l’imposition d’une langue dominante : Bretagne, Sénégal et autres territoires.
Cette thèse traite notamment de l’usage du symbole comme moyen de coercition utilisé dans le système éducatif pour imposer le français dans des régions non francophones.
C’est le sujet de la conférence que l’actuelle présidente du Conseil Culturel de Bretagne présenta alors devant un public à la fois médusé et ému, souvent aux larmes et à juste titre, en attendant la publication d’un ouvrage reprenant des passages importants de ses travaux.
« J’ai constaté que le peuple breton a changé de langue au cours du XXe siècle », affirma-telle en préambule, avant d’ajouter « or il n’y a aucune normalité à ce qu’un peuple change de langue tout en restant chez lui. Je n’ai jamais entendu mes grands-parents et même mes parents parler français, or ils ne parlaient aux enfants qu’en français. Pourquoi décider de priver des enfants de l’héritage de leurs ancêtres ? », s’interroge Rozenn Milin avant de rappeler des chiffres tragiques qui illustrent le déclin de la dernière langue celtique du continent.

Comment éradiquer des langues minorisées, selon Rozenn Milin

Le Pays de Galles / Cymru est autonome, la région Bretagne administrative est soumise à l’état central

1952 : 1, 1 million de locuteurs et 100 000 monolingues.
1983 : 650 000 locuteurs dont 360 000 parlent breton quotidiennement.
2023 : 200 000 locuteurs … potentiels, dont quelques dizaines de milliers le parlent quotidiennement.

Au rythme où vont les choses, il est à craindre que la fameuse ligne Joseph Loth ne soit bientôt volatilisée puisque le breton a désormais plus de locuteurs à Rennes / Roazhon qu’à Carhaix / Karaez ou à Quimper / Kemper, et que sa pratique, dans les campagnes du Trégor ou du Léon, décline de jour en jour.
Dans trente ans, le breton sera-t-il circonscrit aux élèves des filières bilingues et à l’ensemble de l’Emsav culturel comme politique ?
Rien d’étonnant dans ces conditions que la langue bretonne soit considérée par l’Unesco comme menacée de disparition à plus ou moins long terme.
Et Rozenn Milin de rappeler les diverses étapes de l’éradication des langues autres que le français sur le territoire considéré comme national.
Le ban fut ouvert par la Révolution française dont les thuriféraires, après avoir accepté de traduire dans les langues des peuples la fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen s’empressèrent de flétrir la diversité linguistique d’un État qui, dès avant la proclamation de la république, se rêva totalitaire.

« Ein folk, ein reich, ein führer » martelaient les nazis allemands.
Maxime à laquelle pourrait correspondre le français : « Une Nation, un État, une Langue ».

Un comportement vis-à-vis des minorités nationales et des langues de ces minorités qui rejoint celui de tous les États totalitaires, de l’Italie fasciste à l’Espagne franquiste en passant par l’Allemagne nazie, en exceptant la Russie soviétique ou plutôt de l’Union des Républiques Socialistes Soviétique, qui, pour sa part, reconnaissait les peuples et les langues qui la composaient, au moins sur le papier ajouteront certains.

Deux grands champions de l’Amour et de la tolérance

A l’appui de cette démonstration brillante, un catalogue à la Prévert d’aphorismes de la haine, des avalanches de discours où le mépris le dispute à la bêtise des agitateurs d’une révolution qui ne fut grande que par les quantités de têtes coupées et par le volume de sang versé sur les pavés.
Dans ce concours Lépine de la bêtise, un curé et un noble se disputent jalousement le podium.

Le premier est l’Abbé Grégoire.

C’est une sorte de «saint de la république ». Son rapport sur les langues autres que le français a un titre qui est déjà tout un programme, que ne désavoueraient ni Franco ni Mussolini : Le Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française. Un rapport qui entre autres perles contient celle-ci : « On peut uniformiser le langage d’une grande nation… Cette entreprise qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. »

langue corse

« Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française » – Abbé Grégoire 1794

Car selon l’Abbé Grégoire comme pour ceux qui l’admirent, il y a une « langue de la liberté », sous-entendu, une seule langue capable de véhiculer des concepts et des idées de liberté et par conséquent de « progrès ».
Et cette langue c’est évidemment le français !
Une perle à qui on pourrait en ajouter bien d’autres telles que : « l’idiome est un obstacle à la propagation des lumières », ou encore « les jargons sont les vestiges de la féodalité ». De quoi constituer bon nombre de colliers qui relégueraient celui de la reine au rang d’aimable plaisanterie.
Voilà pour le curé, coqueluche d’une république qui pourtant en mangeait à tous les repas.

Quant au noble, au ci-devant, c’est Bertrand Barrère de Vieuzac …

Dont tout ce que LA république que le monde nous envie s’empresse de cacher la particule comme s’il s’agissait d’un attribut honteux et indécent.
Robin originaire de Tarbes, « monté » à Paris à la faveur des troubles révolutionnaires, il se hissa jusqu’à la présidence de l’Assemblée Nationale et au tristement célèbre Comité de Salut Public. Il fut l’un des rédacteurs de la loi du premier octobre 1793 dite « loi d’extermination », portant sur le génocide programmé de toute la population vendéenne, femmes, enfants, vieillards et même républicains compris, loi toujours valide et non abrogée par la république que le monde entier nous envie. Pourquoi en effet abroger une loi qui peut s’avérer utile le cas échéant !?

génocide briito-vendéen

Génocide britto-vendéen par le pouvoir central français

Bertrand Barrère de Vieuzac ne s’acharna pas seulement à couper les têtes, en bon précurseur, côté méthodes, de Daesch et des fondamentalistes islamistes, il théorisa aussi l’extermination des langues.
C’est lui qui accusa le fédéralisme et la superstition de parler bas-breton.
Ainsi, alors que, selon Rozenn Milin, sous l’Ancien Régime, et même depuis la ratification de l’édit de Villers-Cotteret, qui, en 1539 remplace officiellement le latin, dans les actes officiels, « la langue n’est pas un sujet », les choses changent, dès la Terreur de 1793, dont l’un des objectifs, en même temps que l’éradication des populations coupables de penser « mal », est celle de la diversité linguistique. Le terme de diversité fut d’ailleurs utilisé, avec une connotation extrêmement négative, par l’abbé Grégoire dans son célèbre rapport.

Une permanence répressive dans tous les régimes du XIXe siècle

Contrairement à certaines idées acquises, la république n’est pas le seul régime à s’acharner à la disparition de cette diversité linguistique. De nombreuses attaques contre le breton et les autres langues dites régionales émaillent les discours de nombreux ministres, recteurs d’académie et inspecteurs primaires, tout au long du XIX e siècle. Ils émanent aussi bien de responsables politiques ou de fonctionnaires de la Restauration que de la seconde république ou du second Empire. A ce titre, tous les régimes qui suivent la Révolution reprennent l’une de ses volontés fondamentales : la destruction de la diversité.

prohibition en France

« Si ma langue maternelle secoue les fondations de votre État,
cela signifie probablement que vous avez construit votre État sur mes terres »
Musa Anter
Écrivain kurde
1920-1992

La particularité de Troisième République, pour Rozenn Milin, ne tient pas en une agressivité plus grande vis à vis des langues, mais en son efficacité, qui s’explique principalement par l’École.
De gratuite, donc accessible à tous, en 1881, elle devient obligatoire l’année suivante.
Et uniquement, cela va sans dire, en français !
L’école de Jules Ferry deviendra même l’instrument (l’arme ?) de prédilection, pour le pouvoir de ce que le juriste international Raphaël Lempkin – qui théorisa le concept de génocide après avoir échappé, pendant la guerre, en Ukraine, aux pogroms réalisés par le gouvernement ukrainien pro-nazi de Stepan Bandera- qualifie de génocide culturel.

Un tournant vers 1882

Pour Rozenn Milin, ces années où la Troisième République déploie un discours de haine vis à vis du voisin européen, un discours raciste et méprisant vis à vis de ce que Jules Ferry qualifie de « races inférieures », et un discours d’éradication vis à vis des langues, sont le « tournant » de cette politique génocidaire.

L’école devient, entre 1882 et le début de la première guerre mondiale, le lieu où se créent les fameux « bataillons scolaires », destinés à préparer la chair à canon future, et le lieu d’éradication du breton pour ce qui nous concerne. Le sabot de bois devient, au même titre que le fusil de bois qui précède le vrai, celui qui servira à « tuer du Boche », l’instrument pédagogique privilégié d’une école confiée aux « hussards noirs de la République », conscients que leur première mission consiste en la destruction de la langue transmise à ces chères petites têtes blondes par leurs ancêtres. Le maître d’école le suspend, en guise de flétrissure, au cou du petit Breton surpris à parler à l’école la langue de ses pères. Beaucoup de Bretons qui l’ont relaté oralement se sont entendus répondre benoîtement « Mais l’école de la république faisait la même chose ailleurs, chez tous les peuples allophones ! » Sur le ton de « circulez, il n’y a rien à voir », et « qu’est-ce que vous avez à geindre, vous autres Bretons, puisqu’on vous a permis d’accéder à la langue des Lumières et de l’Humanisme !?»

Vrai, répond Rozenn Milin qui ajoute que dans certaines écoles provençales les enfants coupables de parler la langue de Mistral et celle de Giono étaient contraints de nettoyer les toilettes …avec leur langue, cette langue coupable d’infidélité à celle de l’Amour universel.

Du crâne de singe au welsh not

C’est l’époque où, dans toutes les colonies d’Europe, les États dominants entendent imposer les langues … dominantes.

Le sabot, symbole en Bretagne de l’émancipation et de la tolérance scolaires, a son équivalent dans les colonies extérieures, notamment d’Afrique où les enseignants français chargés d’apporter les Lumières de La civilisation (française), disposent d’un outil pédagogique imparable et incomparable : le crâne de singe !

idéologie néocoloniale, Bretagne calomniée

Idéologie néocoloniale

La différence entre colonies extérieures et colonies intérieures est, selon Rozenn Milin, que le pouvoir colonisateur, en Afrique, n’a pas cherché à assimiler, donc à scolariser l’ensemble de la population, mais uniquement les élites.
L’administration anglaise a utilisé les mêmes méthodes éclairées au pays de Galles, où le symbole s’appelait Welsh Not, et en Irlande, où les petites têtes rousses subissaient la punition du Tally Stick (un petit bâton de bois qui servait à compter les moutons) et où ils étaient encouragés par l’occupant à dénoncer jusqu’à leurs parents « coupables » de parler irlandais.

Fort heureusement, ces pratiques qui causèrent des dégâts immenses dans la population de l’île de Padraig Pearse furent abolies dès 1922 et l’instauration de l’État libre d’Irlande. Soit lorsque les Irlandais prièrent aimablement les Anglais d’aller s’occuper de leurs propres moutons.
Pas d’indépendance, ni d’État Libre de Bretagne, hélas, de ce côté-ci de la Mor Breizh.
Les hussards noirs de la République eurent donc la joie d’utiliser le moyen pédagogique hors pair du « sabot » ou du symbole – la marque d’infamie pouvant être aussi un petit morceau de bois, une bobine de fil, une pomme de terre, un fer à cheval, voire une pancarte portant l’ inscription « j’ai parlé breton » , proche dans l’esprit de celles que les nazis accrochaient au cou de leurs victimes pour flétrir leurs fautes prétendues ( « Je suis Juif », « J’ai été lâche », « j’ai couché avec une femme allemande », etc), bien plus tard et bien plus longtemps !

La dernière attestation de cette preuve de très haute civilisation- qu’Anatole Le Braz accusait de fabriquer des milliers de flics pour le système, car pour s’en débarrasser, il fallait que le coupable dénonçât un de ses camarades coupables du même crime- concerne Kernevel, en Cornouaille et remonte à 1959.

rozenn milin

Rozenn Milin – défense de parler breton et de cracher par terre

Une politique systémique et non anecdotique

Au terme de lectures abondantes, soutenue dans ses démarches par le précieux Mikael Madeg et par Bernez Rouz, son prédécesseur à la présidence du Conseil Culturel de Bretagne, mais aussi après avoir collecté plus de six-cents témoignages , Rozenn Milin peut établir un certain nombre de conclusions.
Parmi lesquelles celle-ci : c’est la honte d’eux-mêmes, une honte distillée savamment par l’État français , ses relais, ses institutions et ses obligés, qui fut le principal moteur de l’abandon de la transmission familiale .
« Les gens avaient peur d’être pris pour des retardés », dit-elle, avant d’évoquer ce couple de Léonards qui lui dirent tout de go « Si on avait transmis la langue à nos enfants, on aurait été deux fois paysans ! »
« On a été trop punis », dit un autre témoin.
« On a eu trop honte » confièrent la plupart.

La honte de soi, la honte de son peuple, de ses racines, de sa langue nationale, de ses ancêtres, voilà le sentiment que l’État français et son instrument à tuer les peuples, l’école, ont distillé, jour après jour, dans la tête de leurs victimes.
C’est certain, un pays qui use de tels moyens de pression et d’humiliation ne peut être que le parangon de la liberté et de la fraternité, autrement dit le Pays des Droits de l’Homme.

En conclusion à cet exposé émouvant et mené avec maestria, Rozenn Milin insista sur le fait que, contrairement à ce qu’affirment ceux qui accusent l’Emsav d’inventions permanentes, les nombreux exemples cités à l’appui de son discours ne sont pas anecdotiques mais relèvent d’un système, d’un véritable système, organisé, efficace et de grande ampleur.
Il était temps d’avoir, sur le sujet, un travail scientifique, référencé et approfondi, avant que les négationistes officiels aux ordres de Paris ne répètent à l’envi que tout cela n’est qu’une vue de l’esprit des noires cohortes de l’anti-France.

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Titre et illustrations de NHU Bretagne

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