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Le tilde dans la langue française
Je me suis donné comme job d’hiver de traduire en français moderne des textes écrits en français d’autrefois, comme les contrats de mariage d’Anne de Bretagne ou les édits de 1532.
Quel n’a pas été mon étonnement de trouver, dans ces anciens textes rédigés en français, des « tilde » en quantités non négligeables ! En fait, pendant plusieurs siècles, le tilde a été utilisé dans toutes les ordonnances royales. Ce fameux tilde, que l’administration française interdit aux Bretons aujourd’hui dans les prénoms des enfants, elle l’utilisait autrefois sans retenue !
J’ai voulu en savoir plus. Voici ce que j’ai appris en consultant diverses sources historiques, ainsi que diverses intelligences artificielles (ChatGPT, Grok, Claude), en affinant mes « prompts » au fur et à mesure des réponses, parfois divergentes, de différentes IA.
Quelles sont les langues qui utilisent le tilde ?
Au moins quinze à vingt langues (les IA ne connaissent pas toutes les langues qui existent…) utilisent le tilde dans leur orthographe actuelle ou ancienne. Outre le breton moderne et le français ancien, on trouve :
1. Langues romanes
- Espagnol → ñ (año, niño)
- Portugais → ã, õ (mão, nação)
- Galicien → ñ
- Asturien → ñ
- Mirandais → ã, õ
- Catalan (ancien / médiéval) → usage historique
2. Langues germaniques
- Allemand (ancien) → usage historique (remplacé par le tréma)
- Norrois ancien → usage historique
3. Langues slaves
- Tchèque (ancien) → usage historique
- Slovaque (ancien) → usage historique
4. Langues finno-ougriennes
- Estonien → õ
- Same (certaines variétés) → ñ
5. Langues amérindiennes
- Guarani → ã, ẽ, ĩ, õ, ũ, ñ
- Navajo → voyelles nasales (ą̃, etc.)
- Quechua (certaines variantes) → ñ
6. Langues créoles
- Créole cap-verdien → ã, õ
- Créole guinéen → ã, õ
Fonctions du tilde dans ces langues
Le tilde sert principalement à :
- Marquer la nasalisation (portugais, guarani, navajo)
- Créer une consonne distincte (ñ en espagnol)
- Noter une qualité vocalique spécifique (õ en estonien)
- Créer des abréviations (latin médiéval)
Le tilde dans les anciens textes français
L’utilisation du tilde a duré plusieurs siècles, du 12e jusqu’au 17e, avec une utilisation maximale aux 14e, 15e et 16e siècles.
Le déclin est progressif partir de la fin du 16e siècle et surtout au 17e siècle.
Le tilde disparaît complètement au 18e siècle.
Le tilde ne se pose pas sur le n, mais sur une voyelle. Il indique la présence fantôme d’un « n » ou « m » qui suit la voyelle. Il nasalise la voyelle.
ã = an/am
õ = on/om
ẽ = en/em
Par exemple : grãd = grand; tẽps = temps; cõseil = conseil, bõ = bon, prẽdre = prendre.
Ainsi, le tilde français constitue à la fois une abréviation et une indication de prononciation.

Pourquoi l’usage du tilde a-t-il disparu en France ?
Deux raisons : Le goût pour les normes et l’avènement de l’imprimerie.
Les anciens copistes n’étaient pas tourmentés par l’orthographe, qui n’était pas standardisée.
Il n’est que de lire les anciens textes pour s’en apercevoir. Le même mot peut être écrit de plusieurs façons.
Les intellectuels français de la Renaissance, eux, souhaitent à la fois une simplification et une norme. En fait, il n’y a pas eu une réforme officielle, mais plutôt une évolution graduelle des pratiques. L’orthographe française devient plus étymologique et moins phonétique. Les lettrés s’éloignent du parler populaire et cherchent à refléter, par l’orthographe, l’origine latine ou grecque des mots. C’est dans cet esprit qu’apparaissent ou que se précisent le y, la cédille, l’accent circonflexe (« forest » devient « forêt »), le s final au pluriel.
Le tilde ne fait pas partie des signes diacritiques que les intellectuels français retiennent pour la langue écrite. Le n et le m sont de nouveau écrits après la voyelle nasale.
L’apparition de l’imprimerie au 15e siècle est une révolution technologique.
En général, les révolutions technologiques ont tendance à se diffuser partout, jusqu’à ce qu’apparaissent des variantes, et d’abord dans l’utilisation de la technologie.
La première imprimerie parisienne est fondée vers 1470. Les coûts d’impression appellent une diminution des caractères utilisés. En France, le n et le m sont considérés comme nécessaires. Le tilde, en revanche, n’est plus considéré comme nécessaire, ni même utile.
Les normes et les classes dominantes
Les normes existent pour éviter le foutoir et diminuer les incompréhensions. C’est du moins leur but affiché. Mais les vertus à opposer au foutoir et à l’incompréhension ne sont pas faciles à définir. Le « vivre-ensemble » suppose de trouver un équilibre entre les diverses pratiques, qui ne sont pas forcément mauvaises. La norme est utile, mais elle a toujours un côté arbitraire et appauvrissant.
Le Français tel qu’il s’écrit se veut le digne successeur du latin et du grec. Les lettrés du 15e siècle ont créé une norme orthographique pour faire du français la langue de l’élite et de la puissance publique. Un siècle plus tard, le poète Malherbe (1555-1628), qui voulait être compris par les « crocheteurs de Port-au-foin », s’attriste du décalage avec les parlers populaires. Le mouvement néanmoins se poursuit. La création de l’Académie Française en 1634 entre dans la logique normative des lettrés et des clercs latinophones.
Le tilde de l’ancien français est une abréviation de l’écriture et un marqueur de prononciation. Il porte tous les stigmates de l’usage populaire. Il n’avait aucune chance de survie en France.
L’appropriation de l’imprimerie en France et en Bretagne
Le tout premier livre imprimé à Paris en 1470 est Epistolae de Gasparino Barzizza, un lettré italien. Il précède d’une année un autre texte du même auteur, Orthographia. Les deux ouvrages sont écrits en latin et ont une vocation pédagogique : Epistolae pour apprendre la rédaction de lettres et la prose latine, Orthographia pour apprendre l’orthographe et les règles correctes d’écriture du latin. On peut citer aussi, parmi les premiers livres imprimés (que l’on appelle des incunables), La Chronique des rois de France (vers 1475) ainsi que les éditions de classiques latins. Epistolae est l’incunable parisien le plus célèbre.
Et que fait-on en Bretagne avec la même nouvelle technologie ?
Le plus ancien livre imprimé en Bretagne, à Brehan Loudéac / Brehant Loudieg, serait Le Trespassement Nostre-Dame (1484). C’est une pièce en vers sur l’Assomption de la Vierge. L’incunable breton le plus célèbre est néanmoins le Catholicon, de Jehan Lagadeuc, rédigé en 1464 et imprimé trente cinq ans plus tard, en 1499, à Tréguier / Landerger.
Le Catholicon est un dictionnaire breton-français-latin.
La différence culturelle s’exprime dans ces premières utilisations de la nouvelle technologie d’alors. Les premiers ouvrages imprimés à Paris sont destinés à un entre-soi de l’élite lettrée, qui d’exprime en latin. L’objectif des incunables bretons est différent : c’est l’intercompréhension entre les clercs qui parlent le latin, le peuple qui parle breton, la noblesse et les grands commerçants qui parlent volontiers le français. Dans le Catholicon, il n’y a pas de jugement de valeur sur les langues : elles sont toutes les trois considérées comme des moyens d’expression respectables. L’essentiel est de se comprendre entre Bretons.
Une recherche du même type sur les manières originales dont les nouvelles technologies ou les réseaux sociaux sont utilisés en Bretagne, en France ou ailleurs, nous renseignerait utilement sur les différences culturelles d’aujourd’hui, au-delà de l’appropriation technologique de base, et au-delà des mythes fondateurs des différentes cultures.
Post Scriptum
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Illustrations par NHU Bretagne
5 commentaires
Le signe diacritique contesté, ce n’est pas le tilde, mais le ñ. Que la langue française ait utilisé le tilde au-dessus des a e o n’est donc d’aucun secours, à la différence de l’emploi du ñ dans le français moderne. Par exemple, Victor Hugo écrit doña dans Ruy Blas (et non dogna), une pièce de théâtre en français.
Nuñez est un pseudonyme que la loi n’interdit pas d’utiliser dans sa vie professionnelle. Il peut donc être utilisé sur des documents officiels, dès lors qu’il ne s’agit pas de documents d’état civil qui, eux, ne mentionnent que Nunez. De même, une personne prénommée Fanch à l’état civil peut utiliser Fañch dans sa vie professionnelle. Il n’y a donc pas de discrimination entre Nuñez et Fañch.
Le Catholicon n’est pas le plus ancien dictionnaire d’Europe. C’est le plus ancien dictionnaire trilingue d’Europe.
Le signe diacritique contesté est bien le ~.
Nuñez n’est pas un pseudonyme, c’est un nom de famille. J’ignore comment de nom est écrit dans cl’acte de naissance du ministre.
A noter que l’acte de naissance de Georges Guynemer, né le 24 décembre 1894, comporte un ~ sur le n qui indique que le nom doit se prononcer « Guygnemer ».
Ce qu’avait accepté un officier de l’état civil en 1894 ne l’est plus aujourd’hui par les officiers de l’état civil qui se conforment à la circulaire du 23 juillet 2014.
Mais la cour d’appel de Rennes a ordonné le 3 novembre 2025 d’inscrire Fañch dans un acte de naissance. Le procureur général de Rennes s’est-il pourvu en cassation ?
Apparemment, le délai est de deux mois pour un pourvoi en cassation.
Effectivement, pas de pourvoi en cassation. Le petit Fañch de Lorient peut conserver son tilde.
L’accent aigu existe en français, mais n’est pas autorisé sur les a i o u. C’est bien la conjonction des deux qui est refusée. D’ailleurs, Nuñez s’écrit avec un u accent aigu.
Même si M. Nuñez est né avant la circulaire de 2014, son nom à l’état civil ne peut être que Nunez. Sinon le ñ serait apparu dans la circulaire, comme le ä ou le ÿ qui n’existent que dans les noms propres, de personnes ou de lieux.
Comme le ñ n’est pas inconnu de la langue française (quelques noms communs, comme cañon), le ñ aurait dû faire partie de la liste des signes diacritiques autorisés par la circulaire. L’omission vient-elle de l’Académie française ou du ministère de la justice ? Le trait d’union et l’apostrophe sont absents aussi : pas de Jean-Pierre L’haridon alors.