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Censure de l’Histoire de Bretagne par la Monarchie française : et la République ?

de NHU Bretagne
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La censure de l’Histoire de Bretagne ne date pas d’hier.
En 1583, la monarchie française faisait saisir l’Histoire de Bretagne de Bertrand d’Argentré.
Son crime ? Avoir raconté une histoire bretonne qui contrariait les prétentions royales. Aujourd’hui, Yoran Embanner remet en lumière les passages censurés. Mais quatre siècles plus tard, la République française accorde t-elle vraiment à l’Histoire de Bretagne la place qu’elle mérite ?
La question dérange. Tant mieux.

En 1583, la monarchie française ne supportait pas cette Histoire

Bertrand d’Argentré (1519-1590) connaissait son sujet. Juriste, historien et ancien sénéchal de Rennes / Roazhon, il avait consacré une partie de sa vie à l’Histoire de son pays. Son œuvre retraçait le passé des rois et des ducs bretons, leurs institutions et leurs relations avec les puissances voisines.

Pourtant, cette histoire ne plaisait guère à Paris.
En 1583, sous Henri III, Jacques de La Guesle, procureur général au Parlement de Paris, fait saisir l’ouvrage avant sa diffusion. Le pouvoir royal français reproche notamment à d’Argentré de défendre une lecture de l’Histoire bretonne contraire aux prétentions de la Couronne française.
En clair, le roi de France entendait aussi régner sur le passé.
Car derrière les chroniques et les généalogies se cachait une question politique redoutable : de quel droit la monarchie française exerçait-elle son autorité sur la Bretagne ?
D’Argentré rappelait que la Bretagne possédait sa propre histoire politique, ses souverains, ses lois et ses institutions. De plus, son récit des événements qui avaient conduit à l’invasion, puis à l’annexion de 1532 ne ressemblait guère à une paisible histoire de famille.

La monarchie française préféra donc intervenir.
En 1588, une version « remaniée » de l’ouvrage paraît. Entre-temps, les autorités royales françaises avaient imposé leur contrôle sur un récit historique qui les dérangeait.

Voilà une méthode radicale : quand l’histoire contredit le pouvoir, le pouvoir corrige l’Histoire.

La censure de l’Histoire de Bretagne : que fallait-il retirer de notre Histoire nationale ?

Pourquoi cette Histoire de Bretagne inquiétait-elle autant la monarchie française ?

D’abord, Bertrand d’Argentré défendait la souveraineté historique des ducs bretons. Il présentait la Bretagne comme un ensemble politique doté de ses propres institutions. Or cette lecture contrariait les prétentions anciennes des rois de France.
Ensuite, l’historien ne ménageait pas Louis XI. Son récit dénonçait les interventions du souverain français dans les affaires bretonnes. Nous sommes donc loin d’une histoire où la France aurait simplement accueilli une Bretagne impatiente de la rejoindre.
Enfin, il abordait les véritables circonstances de l’annexion de 1532, que d’aucuns s’évertuent à nommer « union« .

Et c’est ici que le sujet devient particulièrement sensible.
D’Argentré rapportait les résistances, les négociations et les manœuvres politiques qui avaient accompagné cette annexion. Il évoquait notamment les inquiétudes concernant les libertés bretonnes, la fiscalité et l’avenir des institutions bretonnes.
Ces trois thèmes éclairent les raisons du conflit entre d’Argentré et la monarchie. Toutefois, ils ne constituent pas trois citations dont nous aurions vérifié la suppression mot à mot.

En censurant cette œuvre, le pouvoir royal français cherchait aussi à contrôler la manière dont les générations suivantes comprendraient l’Histoire de Bretagne.

La République a t-elle remplacé la censure par l’oubli ?

Quatre siècles ont passé. Les rois ont disparu. La République française proclame la liberté d’expression, protège la recherche historique et n’envoie plus son procureur saisir les livres qui racontent l’indépendance bretonne.
Heureusement.
Mais suffit-il de pouvoir publier un livre pour garantir la transmission de son contenu ?

Car une Histoire peut disparaître des connaissances communes sans qu’aucune autorité interdise de la raconter.
Il suffit parfois de lui accorder une place marginale.

Prenons l’Histoire de Bretagne.

Pour cinq millions d’habitants, elle fut l’Histoire de ce qu’on nomme aujourd’hui Bretagne, de la préhistoire à 1532, au moins. Et depuis 1532 jusqu’à nos jours, soit durant cinq petits siècles, notre Histoire est commune avec le « serial colonisateur » de l’est.
Combien d’élèves bretons quittent aujourd’hui l’école en connaissant réellement l’existence de l’État breton indépendant ?
Combien peuvent expliquer les guerres franco-bretonnes, les circonstances de l’annexion de 1532 ou le rôle des États de Bretagne ?
Et combien connaissent les institutions bretonnes avant leur disparition ?

Bien sûr, certains enseignants abordent ces sujets. Des historiens les étudient. Des éditeurs les publient. Il serait donc faux de prétendre que la République interdit aujourd’hui cette histoire.
Pourtant, la question reste entière : quelle place lui réservent réellement les programmes scolaires et les manuels ?
Le récit national français privilégie souvent la construction progressive d’un État centralisé. Dans cette perspective, les Histoires politiques antérieures risquent de devenir de simples étapes vers une conclusion déjà connue : l’une et indivisible qui écrase tout, Histoires et langues, pour imposer sa vision. De la Bretagne à l’Algérie, de la Corse à Tahiti, du Pays Basque et de l’Alsace à l’Indochine.

Dès lors, la Bretagne apparaît moins comme un État doté de sa propre trajectoire que comme une pièce supplémentaire dans le grand puzzle hexagonal.
Ce choix de perspective mérite au moins un débat.

La monarchie pouvait supprimer des passages.
Une institution scolaire peut, par ses choix, laisser certains chapitres dans l’ombre. Ce n’est pas la même pratique. Mais le résultat sur les connaissances transmises mérite examen.

Et surtout, pourquoi faudrait-il considérer comme suspecte toute interrogation sur la manière dont la République raconte la formation de l’Hexagone ?
L’Histoire ne devrait pas servir de catéchisme national. Elle devrait permettre de comprendre, de discuter et, lorsque les sources le justifient, de contredire les récits établis.

Yoran Embanner remet les passages censurés sous nos yeux

C’est dans ce contexte que la nouvelle publication de Yoran Embanner prend tout son intérêt.
L’éditeur breton propose le Livre XII de l’Histoire de Bretagne de Bertrand d’Argentré, consacré aux années 1458 à 1532.
Autrement dit, il remet à la portée des lecteurs une période décisive : les dernières décennies de l’indépendance bretonne, les guerres contre la monarchie française, le destin d’Anne de Bretagne et les événements qui conduisent à l’union de 1532.

Surtout, cette édition fait apparaître en rouge les passages que le pouvoir royal avait censurés ou fait modifier.
Le lecteur peut donc découvrir ce que les autorités monarchiques ne souhaitaient pas laisser circuler sous sa forme initiale.
Voilà qui change des récits historiques servis sans leurs aspérités.

Le travail de l’historien Jean Kerhervé apporte également un éclairage précieux sur les différentes rédactions du Livre XII. Grâce à cette démarche, les lecteurs disposent d’éléments pour comprendre les interventions sur le texte et leur contexte historique.
Yoran Embanner ne se contente donc pas de remettre un ouvrage ancien en circulation. Cette édition contribue à rendre accessibles les traces d’une intervention politique sur l’écriture de l’histoire.
Et chacun peut désormais lire, comparer, réfléchir.C’est tout l’intérêt de cette publication : rendre au lecteur la possibilité de découvrir une histoire que le pouvoir royal avait voulu contrôler.

L’Histoire de Bretagne n’a pas besoin d’une autorisation parisienne

L’affaire Bertrand d’Argentré rappelle une évidence : l’histoire n’a jamais été étrangère au pouvoir.

Les monarchies ont voulu la contrôler. Les États modernes ont construit leurs récits nationaux. Quant aux historiens, leur rôle consiste précisément à examiner les sources, y compris lorsqu’elles contredisent les versions les plus confortables.
Aujourd’hui, la réédition de Bertrand d’Argentré apporte une nouvelle pièce à cette réflexion.

Il ne s’agit pas de transformer un historien du XVIe siècle en autorité incontestable. Ses affirmations méritent, elles aussi, un examen critique. Mais personne ne devrait avoir à choisir entre une histoire officielle et le silence.
En 1583, la monarchie française redoutait ce que les Bretons pourraient lire. En 2026, la question demeure : que leur donne t-on réellement l’occasion d’apprendre ?
Et si cette République jacobine parisiano-centrée n’a rien à craindre de notre propre Histoire, pourquoi ne pas lui accorder toute sa place ?

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