Questions d’identité – Pourquoi et comment être Breton ?

Questions d’identité – Pourquoi et comment être Breton ?

Interview de Rozenn MILIN pour NHU

Après plusieurs siècles d’assimilation souvent forcée, et à l’heure de l’uniformisation mondiale tant voulue par beaucoup, pourquoi, selon vous, existe-t-il encore à ce point une identité bretonne ?

C’est précisément ce que j’ai voulu explorer à travers mon livre. Les Bretons ont longtemps été handicapés par un sentiment de honte, dû aux humiliations qu’ils avaient subies au fil des décennies et même des siècles. Les choses ont changé, en particulier grâce au revival des années 70. Et ils sont aujourd’hui globalement fiers de leur identité.
Mais à notre époque où tout s’uniformise, où les modes de vie sont largement similaires d’un bout à l’autre de l’Europe, qu’est-ce qui nous différencie encore ?

Qu’avons-nous vraiment de si spécifique qui nous permette de nous affirmer comme étant Bretons ?

Ou, pour reprendre le titre du chapitre qui se trouve au cœur de mon ouvrage, qu’avons-nous de si précieux à sauvegarder ?
Ce sont des questions importantes. Car les réponses que nous pouvons donner nous permettent de « déminer » les attaques que nous subissons régulièrement quant à ce supposé « repli identitaire » qui disqualifierait d’emblée tous les défenseurs des cultures minoritaires.
J’ai donc essayé d’interroger mes interlocuteurs de façon approfondie. Afin de sortir des sentiers battus et rebattus tels que « la Bretagne est ouverte et généreuse ». Ou « il faut défendre notre langue parce que c’est une vision du monde ». Ces bouts de phrases sont certes accrocheurs, mais ils ne disent finalement pas grand-chose si on ne les développe pas. Fort heureusement, les éléments de réponse qui m’ont été donnés par les uns et les autres sont très stimulants !

« Comme des briques qu’on assemble ».

Je ne vais bien entendu pas détailler ici des pages et des pages d’arguments. Mais je peux par exemple citer Alan STIVELL qui explique comment la musique bretonne se rattache aux autres musiques celtiques traditionnelles. Puis en quoi elle est si singulière et si précieuse. Et ce que le monde perdrait si elle disparaissait. Ou Corinne AR MERO qui évoque de façon très précise les particularités de la langue bretonne qui font qu’elle aime cette langue. Et continuera toujours à la pratiquer. Beaucoup ont aussi parlé de solidarité et de cohésion sociale. Également de goût de la liberté, d’aventure, de tolérance…
Bien sûr, chacun aime à se décrire de façon positive. Et tout n’est pas forcément si rose. Mais au final, le portrait qui se dessine est celui d’une identité en constante évolution. Qui se nourrit d’influences d’ici et d’ailleurs. Comme « des briques qu’on assemble », pour reprendre les termes de la jeune Gwendoline JEZEQUEL. Une identité qui n’a en tous cas rien à voir avec des idées de fermeture étroite et rance dont certains aimeraient nous affubler.

identité

Questions d’identité, de Rozenn MILIN

Selon vous, pourquoi les Bretonnes et les Bretons veulent garder leur identité si singulière, pourquoi refusent-ils (elles) de se laisser assimiler dans ce monde que d’aucuns veulent totalement uniformiser ?

Oui, il semblerait que beaucoup de Bretons ne veulent pas se résoudre à être comme un morceau de sucre qui fond dans le thé. Pour reprendre l’expression de Pierre-Jakez HELIAS.
Pourquoi cette résistance ?
Les réponses sont bien sûr multiples. Mais dans mon enquête elles tournent en fait toujours un peu autour de la même idée, qui me semble assez évidente une fois énoncée. Les Bretons, comme la plupart des peuples de la terre, tiennent à leur identité précisément parce qu’elle constitue un antidote à la mondialisation galopante. C’est ce sentiment d’une culture et de valeurs partagées qui nous permet de nous ancrer dans un environnement protecteur. Face à une globalisation qui peut paraître terrifiante.
Anne-Marie CROLAIS, une ancienne agricultrice des Côtes d’Armor, en parle comme « d’un socle qui donne de la force pour aller plus loin« .
Irène FRAIN dit très joliment que « l’identité, c’est ce qui nous relie. Et c’est tout un échantillonnage d’émotions qu’on peut partager. Ça procure un bien-être et c’est rassurant à une époque où on n’a pas tant d’occasions d’être reliés« .
Yann QUEFFELEC, quant à lui, estime que « tout le monde est à la recherche de racines. Tous les errants de l’existence. Tous ceux qui sont de passage. Ils sont moins heureux, moins bien dans leur peau que nous qui nous sentons Bretons où que nous allions dans le monde. C’est pour ça aussi qu’on peut s’autoriser toutes les migrations« .

Quel avenir pour cette identité bretonne ?
Déclinante, agonisante, derniers sursauts. Ou plutôt vaillante, reconquérante, de plus en plus vivante, tournée vers le monde ?

Nous sommes clairement à un tournant de notre histoire.
Toute la planète est aujourd’hui connectée. On est à l’autre bout du monde en quelques secondes par le web ou en quelques heures par avion. Dans un tel contexte, des identités particulières subsisteront toujours, bien sûr, car l’être humain a besoin de diversité. Mais ces identités sont mouvantes. Certaines s’estompent, d’autres apparaissent. Aujourd’hui, les cultures urbaines sont les plus visibles, les plus médiatisées. Et on peut se demander à juste titre si l’identité de notre petit pays au bout de la terre a une chance de perdurer face à ces grandes déferlantes.
La Bretagne tient bon pour le moment. La vie culturelle y est assez florissante, la musique est toujours très vivante sous différentes formes. Et même la langue imprègne encore nos vies quotidiennes. Mais il ne faut pas que nous nous reposions sur ces lauriers. Car rien n’est jamais gagné. Tout est en réalité très fragile. Comme le disait si justement Morvan LEBESQUE,  « la Bretagne n’a pas de papiers. Elle n’existe que si, à chaque génération, des hommes se reconnaissent Bretons. A cette heure des enfants naissent en Bretagne, seront-ils Bretons ? Nul ne le sait. A chacun selon l’âge venu la découverte ou l’ignorance ».

L’enseignement de notre Histoire.

Alors, pour que cette découverte soit possible, un élément me paraît primordial : l’enseignement de notre histoire.
Car l’histoire est vraiment un révélateur au sens où elle permet de prendre conscience que nous sommes bien un peuple. Il n’est évidemment pas question de dire que notre histoire est plus belle que celle de nos voisins. Mais elle existe tout simplement. Et c’est la nôtre, avec ses hauts et ses bas, ses épisodes positifs et ses passages moins glorieux.
Cette histoire passée nous rassemble. Et si nous l’enseignons à ceux qui, nombreux, viennent de l’extérieur pour s’installer en Bretagne, nous pourrons les embarquer dans notre histoire à venir. Si je devais, au terme de cette enquête, résumer ce qui, pour moi, constitue une identité, je le dirais en deux mots très simples qui à mon sens résument à la fois le passé, le présent et l’avenir : l’identité, c’est un projet commun.
Il appartient maintenant aux Bretons, à tous les Bretons, qu’ils le soient d’origine ou d’adoption, de dessiner ce projet et d’écrire eux-mêmes la prochaine page de leur histoire.

Vous a t-il été difficile de convaincre ces dix-neuf personnalités bretonnes de premier plan de dire leur attachement à notre identité bretonne ?

On me demande souvent comment j’ai fait pour choisir ces dix-neuf participants.
Tout d’abord, j’ai voulu que ce soit un panachage de personnalités issues de différents secteurs d’activité. Dont culture, économie, politique, sport, science, etc … Ensuite, il était important pour moi qu’il y ait des femmes car elles sont souvent très actives en Bretagne. Mais plus rarement en première ligne dans les médias. Je voulais aussi qu’il y ait des jeunes, parce que ce sont eux qui feront la Bretagne de demain. Enfin, par-dessus tout, le critère de base étaient qu’ils s’affirment Bretons. Et de fait, chacun à sa manière, dans son domaine, porte les couleurs de la Bretagne.
Aucun n’a été difficile à convaincre, mais j’ai en revanche essuyé un refus inattendu.
Cette personne, un politique dont je tairai le nom, a d’abord accepté, puis il a commencé à y réfléchir et il a fini par refuser. Au motif que « définir une identité ouvre toujours sur la nation et le nationalisme, et donc sur le risque de tentative d’exclusion de tout ce qui est hors-nation« . Je dois dire que j’ai été estomaquée de cette réponse. Car je pense que mon parcours et mes prises de position montrent bien que je suis aux antipodes de toute tentation de renfermement. Et que j’ai au contraire passé une bonne partie de ma vie à défendre la diversité.

Identité et diversité.

Mais ce refus m’a poussé à explorer plus avant les raisons qui font qu’en France ce mot « identité » sent carrément le souffre. J’en ai même fait un chapitre dans mon livre. Intitulé « Les mots tabous de l’identité » ! On y trouve des réflexions intéressantes, comme celle du sociologue Ronan LE COADIC : « Personnellement, j’utilise encore le terme  » identité « , qui est très employé partout ailleurs. J’emploie également le concept de « minorité nationale ». Bien qu’il soit encore plus tabou en France ! Je ne vois pas pourquoi on devrait s’interdire d’employer des concepts auxquels des scientifiques du monde entier recourent. En France, le problème est que la réflexion conceptuelle sur les questions minoritaires est presque inexistante en comparaison de la richesse de ce qui a été produit depuis une trentaine d’années aux États-Unis et au Canada« .
Ou encore celle de l’industriel Jean-Guy LE FLOC’H, une sorte de réponse du berger à la bergère : « L’identité n’a rien à voir avec le nationalisme, ces temps-là sont révolus. Et le nationalisme le plus effrayant aujourd’hui est le nationalisme français. Pratiqué à la fois par l’extrême-droite et les Jacobins. Le nationalisme n’est pas du côté des Bretons. »

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Rozenn MILIN – Photo Antoine LE GRAND

Au terme de votre enquête, sur quelle thématique aimeriez-vous insister particulièrement ?

Je donne très régulièrement des conférences sur les thèmes que j’explore dans mon livre. Et j’y parle de plus en plus de la langue bretonne. Nous vivons en ce moment même un épisode capital de notre histoire. Mais je crois que la majorité des Bretons n’en a pas suffisamment conscience. La langue, qui a pour une bonne part façonné ce que nous sommes, cette langue qui nous a été transmise de génération en génération depuis des siècles, est en train de disparaître sous nos yeux.
C’est un fait extra-ordinaire dans notre histoire. Le peuple de Basse-Bretagne, sans bouger de son territoire, a vu sa langue remplacée par une autre en l’espace de quelques décennies. Il y a un siècle, un million de personnes parlaient breton. Il y a trente ans nous n’étions plus que 500 000. Puis la machine s’est emballée et nous sommes à présent au-dessous des 200 000 locuteurs. Au rythme où les anciens brittophones meurent, la langue sera moribonde d’ici quelques décennies, pour reprendre la classification de l’UNESCO.
Si nous laissons le processus aller jusqu’à son terme, ce sera une perte, non pas seulement pour les Bretons, mais aussi pour l’humanité, car nous aurons laissé disparaître la seule et unique langue celtique continentale, avec toutes ses particularités et ses richesses.
Alors, si nous voulons sauver cette langue, qui est une part si importante de notre identité, le temps n’est plus aux mesures d’accompagnement.
Il est désormais impératif de mettre sur pied des mesures d’urgence avant qu’il ne soit trop tard.

Qui est Rozenn MILIN ?

Historienne de formation, Rozenn MILIN est une professionnelle de l’audiovisuel qui a exercé en tant que journaliste, présentatrice, réalisatrice, productrice (France 3, HTV, S4C, Arte, etc.), et en tant que directrice de chaîne de télévision (TV Breizh). Fervente militante de la diversité culturelle, elle est par ailleurs la créatrice et la directrice du programme Sorosoro (www.sorosoro.org) dont l’objet est la documentation et la sauvegarde des langues en danger à travers le monde. Elle est également associée au sein de la société de production Bo Travail, qui produit en particulier l’émission « Echappées belles » sur France 5.

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Rémy PENNEG
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