Bro Gozh Ma Zadoù marseillaise hymnes nationaux

Bro Gozh Ma Zadoù ou Marseillaise, deux hymnes nationaux

de NHU Bretagne

Bro Gozh Ma Zadoù ou Marseillaise : que racontent vraiment les paroles des deux hymnes nationaux ?

Nous les reconnaissons en quelques notes.
Nous les entendons dans les stades, lors des cérémonies officielles ou des grands rassemblements. Parfois, nous les chantons. Mais prenons-nous encore le temps d’écouter leurs paroles ?

Bro Gozh Ma Zadoù et Marseillaise sont deux hymnes nationaux profondément différents.
Pourtant, tous deux parlent d’un pays, de ceux qui l’habitent, de son passé et de sa liberté. Ils racontent surtout deux manières de former un « nous ».

Comparer leurs paroles ne consiste donc pas à décider quelle mélodie serait la plus belle. Il ne s’agit pas davantage d’opposer artificiellement un hymne pacifique à un hymne guerrier. L’histoire de chacun interdit une lecture aussi simple.
En revanche, les mots peuvent être placés face à face.
Que désignent-ils comme essentiel ?
Quelle place accordent-ils au pays, aux ancêtres, à la langue, à la nature ou à la liberté ?
Et comment parlent-ils du danger, du combat et du sang versé ?

Car un hymne national n’est jamais seulement un air que l’on connaît par cœur. C’est aussi une certaine idée du pays que l’on choisit de chanter ensemble.

Deux hymnes nationaux nés dans deux histoires différentes

Pour comprendre leurs paroles, il faut d’abord revenir aux circonstances de leur naissance.

La Marseillaise voit le jour en avril 1792.

La France révolutionnaire vient de déclarer la guerre à l’Autriche. À Strasbourg, le capitaine Claude Joseph Rouget de Lisle compose alors le Chant de guerre pour l’armée du Rhin.
Son titre d’origine dit déjà beaucoup.

Le texte n’est pas conçu comme une description générale de la France, de son histoire ou de sa culture. C’est d’abord un chant destiné à un pays en guerre. Il doit mobiliser, exalter et appeler au combat.
Le chant se diffuse rapidement. Des volontaires venus de Marseille l’entonnent lors de leur arrivée à Paris durant l’été 1792. De là vient le nom de Marseillaise. Elle devient chant national en 1795, avant de connaître plusieurs éclipses politiques. La IIIe République la rétablit définitivement comme hymne national français en 1879.

Bro Gozh Ma Zadoù naît dans un contexte tout autre, environ un siècle plus tard.

Son histoire commence même hors de Bretagne.
En 1856, au Pays de Galles / Cymru, Evan James écrit les paroles de l’hymne national gallois, Hen Wlad Fy Nhadau, « Le vieux pays de mes pères« . Son fils James James en compose la mélodie.

À la fin du XIXe siècle, la Breton François Jaffrennou adapte le chant dans notre langue originelle, le breton. Bro Gozh Ma Zadoù, « Vieux pays de mes pères », est publié en 1898. Quelques années plus tard, il s’impose progressivement comme hymne national breton.
Cette filiation n’est pas anecdotique. le Bro Gozh Ma Zadoù inscrit dès son origine la Bretagne dans une parenté culturelle avec un autre pays celtique.

D’un côté se trouve donc un chant né dans l’urgence d’une guerre révolutionnaire.
De l’autre, un hymne national construit autour de l’héritage, de la continuité et de l’attachement à un pays.
Cette différence originelle explique déjà une partie de leur vocabulaire.

Patrie française, vieux pays breton : que désigne t-on ?

Avant même d’étudier la guerre, les paysages ou la langue, un mot mérite notre attention : le pays lui-même.

Dans La Marseillaise, la France apparaît avant tout comme une patrie. Dès le premier vers, ses enfants sont interpellés : « Allons enfants de la Patrie ». Le mot possède une force particulière. Il désigne une communauté politique qu’il faut défendre.
L’individu devient ainsi citoyen d’un ensemble collectif. Le « nous » se forme autour de cette appartenance commune.

Le Bro Gozh Ma Zadoù choisit une autre porte d’entrée.
La Bretagne y est d’abord le « vieux pays de mes pères ». L’appartenance s’inscrit donc dans une continuité. Ceux qui chantent sont reliés à ceux qui étaient là avant eux.

La différence est importante.

Dans La Marseillaise, le lien collectif est d’abord civique. Des citoyens sont appelés à se rassembler autour de la patrie. Dans le Bro Gozh Ma Zadoù, le lien est d’abord transmis. Le pays existe avant celui qui chante et celui-ci en reçoit l’héritage.

Cela ne signifie pas que l’un ignorerait l’Histoire et que l’autre ignorerait toute dimension politique.
Les deux textes sont plus riches que cette opposition. Cependant, leur point de départ n’est pas le même.

La Marseillaise demande d’abord : que devons-nous défendre ensemble ?
Le Bro Gozh Ma Zadoù semble plutôt demander : qu’avons-nous reçu ensemble ?

Cette distinction prépare tout ce qui suivra.
Car lorsqu’un hymne définit le pays par la patrie et l’autre par l’héritage des pères, les mots employés pour raconter son histoire ne peuvent être tout à fait les mêmes.

Guerre, armes et sang : les mots qui séparent les deux hymnes

C’est sans doute dans leur rapport à la violence que les deux textes semblent d’abord les plus éloignés.

Dans La Marseillaise, la guerre occupe presque tout l’espace.
Elle n’appartient ni au souvenir ni à un passé lointain. Elle est là, au moment même où le chant est entonné.

Dès le premier couplet, le danger approche. L’« étendard sanglant » est levé. Les « féroces soldats » arrivent jusque dans les campagnes. Puis vient l’ordre resté célèbre : « Aux armes, citoyens ! »
Le refrain prolonge cette mobilisation. Il faut former les bataillons et marcher. Le sang lui-même devient l’une des images centrales du chant avec le fameux « sang impur » qui doit « abreuver nos sillons ».

Cette violence lexicale ne constitue pas un détail isolé. Elle traverse le texte. On y rencontre des ennemis, des guerriers, des armes, des fers, des victimes, des cercueils ou encore la vengeance.
Cela s’explique naturellement par les circonstances de 1792. Rouget de Lisle écrit un chant de guerre.
Il ne cherche pas à dresser un portrait paisible de la France. Son objectif est de mobiliser ceux qui doivent la défendre.

Cependant, le sang n’est pas absent du Bro Gozh ma Zadoù.

L’hymne national breton rappelle lui aussi les combats du passé. Il évoque les ancêtres qui ont versé leur sang pour la Bretagne. Mais la place de cette violence est très différente.

Dans La Marseillaise, le combat est une action à accomplir.
Dans notre Bro Gozh Ma Zadoù, il est une mémoire à transmettre.

Cette distinction change profondément la tonalité des deux hymnes nationaux.
Le Français qui chante La Marseillaise est symboliquement placé au milieu de l’affrontement. L’ennemi est devant lui. Il faut se lever, combattre et vaincre.

Le Breton qui chante son Bro Gozh Ma Zadoù regarde d’abord derrière lui. D’autres se sont battus avant lui. Leur sacrifice appartient désormais à l’Histoire du pays dont il se réclame.

Ainsi, les deux hymnes nationaux connaissent le sang et le combat. Mais ils ne leur attribuent ni le même temps ni la même fonction.
L’un mobilise.
L’autre se souvient.

Mer, montagnes, vallées : quand le Bro Gozh chante un pays concret

Après les champs de bataille, un autre contraste apparaît. Il suffit cette fois de regarder autour de soi.

Car le Bro Gozh ma Zadoù ne chante pas seulement une communauté humaine. Il donne aussi une forme physique au pays.

La Bretagne y est entourée par la mer. Ses montagnes et ses vallées participent à sa représentation. Le paysage n’est donc pas un simple décor ajouté au récit. Il contribue à définir le pays auquel le chanteur affirme son attachement.
Cette présence de la nature produit un effet particulier. Le pays devient visible.
On peut imaginer ses reliefs. On peut penser à ses côtes.
Surtout, celui qui chante peut reconnaître autour de lui une partie de ce que les paroles évoquent.

Dans La Marseillaise, le paysage joue un rôle bien différent.

Les campagnes sont certes présentes dès le premier couplet. Pourtant, elles ne sont pas célébrées pour leur beauté ou pour ce qu’elles représenteraient de la France. Elles apparaissent parce que la menace les atteint.
Les soldats ennemis viennent « jusque dans nos bras » menacer les proches. Les sillons du refrain deviennent eux-mêmes le lieu symbolique où pourrait couler le sang de l’adversaire.

La nature française existe donc dans le texte, mais elle reste liée à la guerre.
Dans notre Bro Gozh Ma Zadoù, au contraire, la géographie participe directement à l’attachement.

Cette différence est révélatrice. Un hymne national peut nommer un pays par ses institutions, son Histoire ou ses combats.
Il peut aussi le faire exister par ses paysages.
Notre Bro Gozh Ma Zadoù choisit largement cette seconde voie.

La Bretagne n’y est pas une abstraction.
Elle possède une mer, des montagnes et des vallées. Autrement dit, elle est un pays que l’on peut non seulement transmettre et raconter, mais également voir, parcourir et reconnaître.

Ancêtres, langue et transmission : ce qui permet à un peuple de durer

Le Bro Gozh Ma Zadoù ne regarde pas seulement le pays. Il regarde aussi ceux qui l’ont précédé.

Le titre lui-même donne la clé : le « vieux pays de mes pères ». Dès lors, la Bretagne chantée n’existe pas uniquement dans le présent. Elle s’inscrit dans une continuité entre les générations.
Les ancêtres occupent donc une place essentielle. Leur souvenir accompagne celui des saints et des bardes. Ces références dessinent une mémoire collective faite d’histoire, de spiritualité et de culture.

Cependant, un élément va plus loin encore : la langue bretonne.
Le dernier couplet lui accorde une place remarquable. Malgré les épreuves traversées, le breton demeure vivant. Tant que cette langue subsiste, l’espérance reste possible.

Cette idée donne au texte une profondeur particulière. Un pays peut perdre des batailles. Il peut connaître des ruptures politiques ou voir disparaître une partie de ses anciennes institutions. Pourtant, quelque chose continue de circuler d’une génération à l’autre.

Apprendre le breton en presqu'île guérandaise
Hep brezhoneg Breizh ebet – Alan Stivell

La langue nationale originelle devient ainsi bien davantage qu’un moyen de communication.
Elle transmet des noms, des récits, des chansons et une manière de désigner le monde. Surtout, elle relie ceux qui vivent aujourd’hui à ceux qui parlaient avant eux.

La Marseillaise ne développe pas cette dimension.
Elle possède bien sûr sa propre relation entre générations. Dans l’un de ses couplets, les plus jeunes sont appelés à poursuivre le combat de leurs aînés. Toutefois, cette transmission reste liée à la défense de la patrie, à la guerre et à ses horreurs. Elle n’est pas fondée sur une langue ou un héritage culturel particulier.

La différence entre les deux textes apparaît alors clairement.
Dans l’hymne national français, la génération suivante reprend le combat.
Dans l’hymne national breton, elle reçoit un héritage et doit le faire vivre.

Ce qui nous conduit à une question très actuelle : que reste t-il d’un peuple lorsque sa langue cesse d’être transmise ?
Le Bro Gozh Ma Zadoù, écrit à la fin du XIXe siècle, apportait déjà sa réponse : tant que le breton demeure vivant, le pays conserve une voix qui lui appartient.

La Liberté : un même idéal, deux chemins

Après tant de différences, les deux hymnes nationaux se rejoignent pourtant autour d’une idée essentielle : la Liberté.

Le mot appartient pleinement à l’univers de La Marseillaise.
La liberté y est directement associée à la défense de la patrie et à la lutte contre la tyrannie.

Le texte oppose ainsi deux camps. D’un côté se trouvent les citoyens appelés à défendre leur liberté. De l’autre apparaissent les tyrans, les despotes et ceux qui voudraient imposer des chaînes.
Dans ce contexte, la liberté ne peut être séparée du combat.
Elle doit être protégée, parfois conquise. Elle justifie donc la mobilisation collective et donne un sens politique aux armes évoquées dans le chant.

Le Bro Gozh Ma Zadoù porte lui aussi une aspiration à la Liberté.
Cependant, celle-ci s’inscrit dans une autre temporalité.
Le refrain affirme l’amour du pays, la Bretagne, et formule l’espoir de le voir libre. La Liberté apparaît donc comme un horizon vers lequel regarder.

Cette nuance est importante.
Dans La Marseillaise, ceux qui chantent se présentent comme des hommes libres confrontés à la menace de la tyrannie.
Dans notre Bro Gozh Ma Zadoù, ceux qui chantent expriment leur attachement à une Bretagne dont ils espèrent la liberté.

L’une appelle à défendre une liberté menacée.
L’autre entretient l’espérance d’une Liberté à retrouver.

Pour autant, les deux hymnes nationaux ne sont pas aussi étrangers l’un à l’autre qu’une première lecture pourrait le laisser croire. Tous deux refusent finalement la soumission. Tous deux valorisent la continuité d’une communauté qui entend décider de son avenir.
Ils empruntent simplement des chemins différents.

Et cette rencontre autour de la liberté est essentielle à notre comparaison.
Sans elle, il serait trop facile de réduire La Marseillaise à son vocabulaire guerrier et le Bro Gozh Ma Zadoù à ses paysages et à ses ancêtres.
Or un hymne national ne se résume pas à quelques mots spectaculaires.

Pour comprendre ce que chacun raconte vraiment, il faut maintenant tenter une dernière expérience : oublier leur titre, leur drapeau et tout ce que nous savons d’eux, pour ne conserver que leurs paroles.

Et si nous découvrions aujourd’hui ces deux hymnes nationaux sans connaître leur titre ?

Faisons, pour finir, une expérience simple.
Effaçons les titres. Oublions les drapeaux, les cérémonies officielles et les souvenirs de stades. Imaginons que nous découvrions aujourd’hui ces deux textes, traduits dans une même langue et sans connaître leur origine.
Que comprendrions-nous des communautés qui les ont écrits ?

Le premier texte raconterait un peuple appelé à défendre sa patrie. L’ennemi menace, les citoyens se rassemblent et la liberté justifie leur mobilisation. Le danger donne sa cohésion au groupe.
Le second ferait apparaître un vieux pays entouré par la mer. Il parlerait de montagnes et de vallées, mais aussi d’ancêtres, de bardes et d’une langue qui continue de vivre. La Liberté y serait espérée au terme d’une longue continuité.

Nous ignorerions alors que l’un est français et l’autre breton.
Pourtant, nous distinguerions immédiatement deux façons de raconter une appartenance collective.
Cette expérience permet surtout d’échapper aux habitudes. Car un hymne national entendu depuis l’enfance finit parfois par devenir une mélodie dont les mots passent au second plan.

Les lire à nouveau permet de retrouver leur sens.
Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir lequel des deux hymnes serait « meilleur ». Elle devient beaucoup plus intéressante : si nous devions choisir aujourd’hui les mots destinés à raconter notre pays aux générations futures, lesquels voudrions-nous leur transmettre ?

Un pays se raconte aussi par ce qu’il chante

La Marseillaise et le Bro Gozh Ma Zadoù sont les enfants de deux Histoires différentes.
Il serait donc artificiel de demander à l’une de parler comme l’autre.
Cependant, leurs paroles restent chantées aujourd’hui. À ce titre, elles continuent de transmettre une représentation du pays et de ceux qui s’y reconnaissent.

L’une raconte une patrie que des citoyens se lèvent pour défendre. L’autre chante un pays reçu des générations précédentes et appelé à poursuivre son histoire.
Deux hymnes nationaux, donc. Deux mémoires. Deux rapports au pays.
Et peut-être une même certitude : les mots que nous choisissons de chanter ensemble disent aussi ce que nous voulons continuer à être.

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