Bretagne, nation invisible, à nation invincible

Bretagne, de nation invisible à nation invincible

de NHU Bretagne

Bretagne, la nation invisible

Dans Bretagne, la nation invisible, l’historien gallois Sharif Gemie pose une question essentielle.
Pourquoi une communauté dotée d’une Histoire millénaire, d’une culture et de langues propres n’a-t-elle jamais obtenu de véritable reconnaissance politique ?
Son ouvrage, publié en anglais en 2007 puis traduit en français en 2013, parcourt deux siècles d’histoire bretonne, de 1750 à 1950.

Le paradoxe reste saisissant.
La Bretagne bénéficie d’une visibilité exceptionnelle dès qu’il est question de paysages, de musique, de patrimoine ou de symboles.
Son drapeau national Gwenn ha Du flotte partout.
Ses festivals rassemblent des foules considérables.
Ses habitants expriment un attachement profond à leur pays.
Pourtant, cette présence s’efface presque entièrement dans les institutions françaises.

La Bretagne demeure divisée entre deux régions administratives.
Ses langues restent fragiles. Son Histoire occupe une place marginale dans les programmes scolaires. Surtout, elle ne dispose d’aucun statut particulier ni d’un véritable pouvoir de décision.

Près de vingt ans après la publication originale du livre, la formule de Sharif Gemie conserve donc toute sa force. Toutefois, l’invisibilité ne signifie pas la disparition. Malgré les politiques d’effacement, les ruptures historiques et ses propres divisions, la Bretagne est toujours là, debout et bien vivante, voir encore trop dérangeante pour certains.

Son étonnante capacité de résistance ouvre même une autre perspective.
Une nation invincible n’est pas une nation conquérante ou belliqueuse. C’est une communauté qu’aucun pouvoir ne parvient durablement à effacer.
Dès lors, la Bretagne peut-elle transformer sa persistance culturelle en force collective et politique ?

Que signifie l’expression « nation invisible » ?

Sharif Gemie ne cherche pas à démontrer que la Bretagne est une nation qui aurait cessé d’exister.
Au contraire, son livre repose sur la permanence du fait breton. Il tente plutôt de comprendre pourquoi cette réalité reste si difficile à traduire politiquement.

Une nation devient invisible lorsqu’elle existe dans la mémoire et les pratiques, mais disparaît des institutions. Son peuple peut conserver des références communes sans disposer d’un espace où les exprimer collectivement. De même, il peut entretenir une identité forte sans maîtriser les décisions qui engagent son avenir.

La Bretagne correspond largement à cette situation. Elle possède un nom, une histoire et une géographie clairement identifiables. Elle conserve aussi deux langues historiques, une culture vivante et un sentiment d’appartenance partagé. Pourtant, la République française ne lui reconnaît aucune existence politique spécifique.

Cette invisibilité résulte d’abord d’un regard extérieur. Pendant longtemps, la Bretagne a surtout été présentée comme une périphérie pittoresque de la France. Elle devenait alors un décor peuplé de marins, de paysans, de pardons et de coiffes. Cette représentation valorisait certaines particularités, tout en neutralisant leur portée historique.

Cependant, l’effacement ne vient pas seulement de Paris. Une partie de la société bretonne a également accepté cette réduction culturelle. Il paraissait plus simple de célébrer les traditions que de réclamer des institutions. Ainsi, l’identité pouvait s’exprimer, à condition de ne pas remettre en cause la répartition du pouvoir.

La nation invisible n’est donc pas totalement cachée. Elle est même parfois mise en scène avec éclat. Toutefois, elle devient imperceptible dès que se pose la question décisive : qui choisit pour la Bretagne ?

Une Bretagne annexée à la France, mais jamais totalement effacée

L’annexion de 1532 n’a pas immédiatement supprimé les institutions bretonnes.
Pendant plus de deux siècles, la Bretagne conserve notamment ses États, son Parlement et plusieurs règles fiscales particulières. Son intégration au royaume reste donc encadrée par des droits et des équilibres propres.

La Révolution française provoque une rupture beaucoup plus profonde.
En supprimant les anciennes institutions et les provinces, elle installe une nouvelle organisation centralisée. La Bretagne cesse d’exister comme entité politique. Elle se trouve désormais morcelée en cinq départements directement reliés au pouvoir central parisien jacobin et trop souvent brittophobe.

Par ailleurs, l’État central associe progressivement l’unité nationale à l’uniformité.
La diversité linguistique devient suspecte. Le breton et le gallo sont repoussés hors de l’école, de l’administration et des lieux de pouvoir. Pour réussir socialement, il faut parler français et se détacher d’une culture présentée comme un héritage du passé.

Cette politique ne repose pas uniquement sur la contrainte.
Elle accompagne aussi la modernisation du pays, l’accès à l’instruction et la mobilité sociale. Beaucoup de familles bretonnes adoptent donc le français dans l’espoir d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Cependant, cette évolution entraîne une rupture majeure dans la transmission.

Les représentations culturelles renforcent ce mouvement.
Au XIXᵉ siècle, écrivains, artistes et voyageurs décrivent volontiers une Bretagne mystérieuse, religieuse et immobile. Le pays fascine, mais il apparaît en marge de la modernité. En devenant un objet d’exotisme intérieur, il perd sa qualité de sujet politique.

Pourtant, la Bretagne ne se dissout pas. Les solidarités locales, les pratiques religieuses, les révoltes populaires et les langues maintiennent une continuité. De nouvelles formes d’expression apparaissent aussi. Associations, journaux, collectes de traditions et mouvements régionalistes tentent de préserver ce que la centralisation fragilise.

Ainsi, l’annexion par la France n’a jamais produit l’effacement complet recherché par l’uniformisation.
Elle a davantage enfoui la Bretagne sous une identité officielle. Rendue politiquement invisible, celle-ci a continué à vivre dans les familles, les communes, les mémoires et les pratiques collectives.

Une identité bretonne maintenue dans la culture

Privée de ses institutions, la Bretagne a trouvé dans la culture un espace de continuité.
Ses langues, ses récits et ses pratiques collectives ont transmis une appartenance que l’organisation administrative ne reconnaissait plus. Ainsi, la nation invisible a continué d’exister au cœur de la société.

Les langues, premières gardiennes de la mémoire bretonne

Le breton et le gallo ont joué un rôle essentiel dans cette permanence.
Longtemps écartés de l’école et de l’administration, ils sont restés présents dans les familles et la vie quotidienne. Certes, leur recul a brisé une grande partie de la transmission naturelle. Cependant, leur survie témoigne d’un attachement que des générations de marginalisation n’ont pas entièrement détruit.

La musique a également porté cette résistance culturelle.
Les collectages ont sauvé des chants, des airs et des danses menacés de disparition. Ensuite, les bagadoù, les cercles celtiques et les festoù-noz ont transformé cet héritage. Ils ne se sont pas contentés de reproduire le passé. Au contraire, ils l’ont adapté à de nouveaux publics et à de nouvelles pratiques.

Les pardons, les fêtes locales et les rassemblements populaires ont eux aussi entretenu une mémoire commune.
Même lorsqu’ils perdaient une partie de leur dimension religieuse, ces rendez-vous conservaient une forte fonction sociale. Ils reliaient les habitants à un lieu, à une histoire et à une communauté.

Une culture bretonne capable de se réinventer

De son côté, la littérature a permis de raconter la Bretagne depuis l’intérieur.
Écrivains, poètes et militants culturels ont refusé le regard folklorique imposé de l’extérieur. En français comme en breton, ils ont décrit un pays vivant, traversé par des conflits, des transformations et des aspirations propres.

Les costumes traditionnels illustrent aussi cette capacité d’adaptation.
Trop souvent réduits à des images touristiques, ils exprimaient autrefois des appartenances locales très précises. Leur diversité révélait une Bretagne faite de pays, de traditions et de sensibilités multiples. Aujourd’hui, les cercles et les associations poursuivent ce travail de conservation sans figer les pratiques.

Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, les festivals ont donné une visibilité nouvelle à cette culture. Le Festival interceltique de Lorient, les Vieilles Charrues / An Erer Kozh ou le Festival de Cornouaille attirent bien au-delà de la Bretagne. Par ailleurs, la création contemporaine continue d’associer influences bretonnes, celtiques et internationales.

Le patrimoine matériel complète cet ensemble.
Chapelles, mégalithes, enclos paroissiaux, ports, canaux et centres anciens racontent une histoire que les découpages officiels ne peuvent abolir. De même, les noms de lieux conservent la trace des langues et des peuplements successifs; mis la débretonnisation mise en place pour le pouvoir central, est toujours à l’oeuvre.

Une forte visibilité culturelle, mais peu de pouvoir politique

Cette vitalité culturelle constitue une force remarquable. Pourtant, elle présente aussi une limite. Un pays peut devenir extrêmement visible par sa musique, ses fêtes ou son drapeau sans gagner le moindre pouvoir de décision. La France accepte volontiers une Bretagne culturelle, dès lors que celle-ci ne demande pas à devenir un sujet politique.

Le succès des symboles peut même masquer la faiblesse institutionnelle. Le Gwenn ha Du flotte dans les festivals et les stades. En revanche, la Bretagne reste absente de nombreux lieux où se décident son aménagement, son économie, ses langues ou son avenir.

La culture a donc empêché l’effacement. Elle n’a toutefois pas suffi à rendre à la Bretagne sa capacité d’action collective. Toute la difficulté consiste désormais à transformer un attachement populaire largement partagé en volonté politique durable.

Pourquoi le mouvement breton n’a-t-il pas obtenu de pouvoir politique ?

La faiblesse politique bretonne ne s’explique pas par une cause unique. Elle résulte d’une succession de divisions, d’échecs et de rapports de force défavorables. Sharif Gemie montre ainsi combien la construction d’un projet collectif s’est révélée difficile.

Un mouvement breton longtemps fragmenté

Le mouvement breton n’a jamais constitué un ensemble homogène.
Régionalistes, fédéralistes, autonomistes, nationalistes et défenseurs des langues ont poursuivi des objectifs différents. Certains souhaitaient seulement protéger la culture. D’autres réclamaient une transformation profonde des relations avec la France.

À ces divergences s’ajoutaient des oppositions sociales, religieuses et idéologiques.
La Bretagne conservatrice et catholique ne se reconnaissait pas toujours dans les courants républicains ou sociaux. Inversement, une partie de la gauche associait longtemps toute revendication bretonne à la réaction. Ces fractures ont empêché l’apparition d’un mouvement assez large pour rassembler durablement la population.

Le poids du centralisme et de la Seconde Guerre mondiale

Le centralisme français a renforcé cet isolement.
Depuis Paris, toute revendication institutionnelle bretonne était présentée comme une menace contre l’unité nationale. L’école, l’administration et les grands partis politiques ont diffusé cette conception pendant plusieurs générations. Par conséquent, demander du pouvoir pour la Bretagne paraissait souvent illégitime, voire dangereux.

Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale a ensuite pesé lourdement.
Une poignée ,de militants du mouvement breton s’est compromise dans la collaboration avec l’occupant allemand. Bien moins que la collaboration française, de la tête de l’État central jusqu’à certains médias et entreprises. Après la Libération, cet engagement a durablement servie à discréditer l’ensemble de la revendication bretonne.

Pourtant, cette histoire ne doit pas conduire à une généralisation.
D’autres militants bretons, bien plus nombreux, ont rejoint la Résistance, tandis que la grande majorité de la population n’appartenait à aucun courant nationaliste.
Néanmoins, l’amalgame s’est installé. Il a fourni aux adversaires de toute reconnaissance bretonne un argument utilisé bien au-delà de l’après-guerre. Et encore maintenant par quelques extrême jacobins anti-bretons.

Dès lors, le renouveau breton s’est surtout reconstruit sur le terrain culturel.
Cette stratégie était compréhensible. Elle permettait de préserver les langues, la musique et le patrimoine sans affronter directement le soupçon politique. Cependant, elle a aussi retardé l’élaboration d’un projet institutionnel largement partagé.
La culture (que certains à Pari appellent « folklore ») est autorisée par le pouvoir central. Ils tolèrent nos binious et nos coiffes, nos menhir et nos crêpes : c’est typique, c’est pittoresque … et sans risque. Mais de langues et de politique … que nenni.

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Les politiques bretons anesthésiés sous les ors et les lumières de Paris

De l’attachement à la Bretagne au projet politique

Les partis français ont, de leur côté, absorbé une grande partie des responsables bretons.
Ceux-ci pouvaient défendre certains dossiers locaux, mais ils restaient liés à des organisations dirigées depuis Paris. Dès qu’une revendication bretonne entrait en conflit avec la ligne nationale, la discipline partisane reprenait généralement le dessus.

Enfin, l’attachement à la Bretagne ne se transforme pas automatiquement en vote ou en mobilisation.
Beaucoup de Bretons aiment leur pays, affichent son drapeau Gwenn ha Du et soutiennent sa culture. Toutefois, ils ne relient pas toujours cet attachement aux décisions concernant le logement, la santé, les transports, l’économie ou l’environnement. Ces dossiers sont administrés par l’État central, ses préfets et ses valets loyalistes aux ordres.

Le principal échec du mouvement breton se situe peut-être à cet endroit.
Il n’a pas encore réussi à montrer, auprès d’une majorité, que la question institutionnelle touche directement à la vie quotidienne. Tant que la Bretagne restera perçue comme une affaire d’identité culturelle, son pouvoir politique demeurera limité.

Après 1945, une nation culturelle plutôt que politique

La Libération place le mouvement breton dans une situation délicate.
Les compromissions de quelques militants sert au pouvoir central pour jeter le soupçon sur toute revendication collective. Pour agir de nouveau, il faut donc reconstruire sur d’autres bases.

Un renouveau éloigné du nationalisme d’avant-guerre

Une nouvelle génération s’engage progressivement.
Elle ne reprend ni les méthodes ni les références des courants les plus radicaux. Désormais, la défense de la Bretagne passe davantage par l’éducation, la création artistique, la connaissance historique et l’action associative.
Cette évolution permet de toucher un public plus large.
En effet, apprendre la langue originelle de son peuple, collecter des chants ou protéger une chapelle paraît moins menaçant que réclamer un changement institutionnel. La culture devient ainsi le moyen le plus sûr de réaffirmer une existence collective.

Dans les années 1960 et 1970, cette dynamique prend une ampleur nouvelle.
La musique bretonne connaît un profond renouvellement. Parallèlement, les mobilisations sociales, agricoles et écologiques donnent une expression moderne à l’attachement au pays. La Bretagne ne veut plus apparaître comme une périphérie pauvre et condamnée au départ de sa jeunesse.

La création de Diwan en 1977 marque également une étape importante. Pour la première fois, des familles organisent elles-mêmes un enseignement immersif en breton. Ce choix dépasse la simple préservation linguistique. Il affirme que la langue peut encore transmettre des savoirs et préparer l’avenir.

Des conquêtes culturelles sans véritable transfert de pouvoir

Les avancées obtenues depuis l’après-guerre ne sont pas négligeables.
La culture bretonne a retrouvé une visibilité qu’elle semblait en passe de perdre. Des artistes ont conquis un public national et international. De plus, les associations ont constitué un réseau particulièrement dense.

L’État central a fini par accompagner certains de ces efforts, sous la pression populaire.
La Charte culturelle bretonne de 1977 reconnaît notamment la nécessité de soutenir les langues et le patrimoine, mais reste une coquille vide. Ensuite, les collectivités locales développent leurs propres politiques culturelles. Cependant, ces progrès restent dépendants de financements, de conventions et de décisions qui peuvent évoluer.

Surtout, la reconnaissance culturelle ne modifie pas la répartition du pouvoir. Elle autorise la Bretagne à préserver une partie de son héritage, mais pas à choisir librement ses politiques linguistiques, éducatives ou institutionnelles. Le cadre demeure fixé par l’État central.
La décentralisation engagée à partir de 1982 ne rompt pas davantage avec cette logique.
Elle confie certaines responsabilités aux régions, sans leur accorder de pouvoir législatif. En outre, la région portant le nom de Bretagne reste limitée à quatre départements.
La Loire Atlantique demeure séparée du reste du pays.

Le confort trompeur de la reconnaissance culturelle

Le renouveau culturel a sauvé une part essentielle de la Bretagne. Sans lui, les pertes linguistiques, historiques et patrimoniales auraient été bien plus lourdes. Pourtant, son succès a parfois créé une illusion : celle d’une reconnaissance désormais acquise.
La Bretagne peut afficher son drapeau, organiser ses festivals et valoriser ses produits.
Elle ne maîtrise pas pour autant les grandes décisions qui façonnent son avenir. Sa visibilité symbolique contraste donc avec sa dépendance politique.

Après 1945, la nation bretonne a retrouvé une voix.
Cependant, cette voix s’exprime surtout dans la culture. Elle peine encore à se faire entendre au moment de définir les règles, les priorités et les moyens de l’action publique.

Depuis Sharif Gemie, la Bretagne est-elle devenue plus visible ?

L’ouvrage de Sharif Gemie paraît au Royaume Uni en 2007.
Depuis, la Bretagne a connu de nouvelles mobilisations, une diffusion accrue de ses symboles et un intérêt renouvelé pour son identité. Toutefois, aucune transformation institutionnelle majeure n’a répondu au paradoxe décrit par l’historien gallois.

Une Bretagne toujours absente de la carte institutionnelle

La réunification n’a pas abouti.
Malgré les manifestations, les pétitions et les prises de position publiques, la Loire Atlantique reste intégrée à une région administrative on ne peut plus artificielle, les Pays de la Loire. La Bretagne historique ne correspond donc toujours pas à la collectivité administrative chargée de la représenter.

Cette séparation produit des effets très concrets.
Elle divise les politiques publiques, les budgets, la communication et les données statistiques. Elle brouille également l’image du pays auprès de ses propres habitants. Nantes / Naoned peut être reconnue comme bretonne par l’Histoire, la culture et une partie importante de la population, tout en restant officiellement située hors de la Bretagne administrative.

Par ailleurs, la Bretagne ne bénéficie d’aucun statut particulier.
Elle possède les mêmes compétences que les autres régions françaises de droit commun. Elle ne peut donc ni adapter les lois à ses besoins ni définir seule ses grandes orientations.

Des langues reconnues, mais toujours fragilisées

La situation linguistique résume cette contradiction.
Le breton et le gallo bénéficient aujourd’hui d’une visibilité plus forte. On les retrouve dans l’enseignement, la signalétique, les médias, l’édition et certaines politiques locales. Néanmoins, leur transmission reste insuffisante.

Le nombre de locuteurs traditionnels du breton continue de diminuer sous l’effet du vieillissement.
Les filières bilingues et immersives forment de nouvelles générations, mais leur développement rencontre encore de nombreux obstacles. Quant au gallo, il souffre d’une reconnaissance plus récente et d’une transmission familiale également affaiblie.

La Constitution affirme depuis 2008 que les langues régionales appartiennent au « patrimoine de la France« .
La formule possède une valeur symbolique. Toutefois, un patrimoine peut être célébré sans disposer des moyens nécessaires pour vivre. Une langue a besoin de locuteurs, d’écoles, de médias et d’une présence normale dans la société.

Une volonté de décider davantage en Bretagne

Aujourd’hui, la question bretonne ne se limite plus à la sauvegarde du passé.
Elle rejoint désormais les préoccupations quotidiennes : logement, accès aux soins, transports, énergie, agriculture ou adaptation climatique. Dans chacun de ces domaines, les décisions nationales montrent parfois leurs limites.

Cette évolution peut rendre la revendication institutionnelle plus concrète.
Demander davantage de pouvoir ne revient plus seulement à défendre une identité. Il s’agit aussi de rapprocher les choix des populations concernées et d’adapter les politiques aux réalités bretonnes.
Depuis le livre de Sharif Gemie, la Bretagne a donc gagné en visibilité sociale et culturelle.
En revanche, sa place politique a peu évolué. Elle demeure connue, reconnue par beaucoup, mais rarement habilitée à décider.

La Bretagne peut-elle sortir de son invisibilité ?

Sortir de l’invisibilité ne consiste pas seulement à multiplier les drapeaux ou les événements. La Bretagne est déjà très présente dans l’espace public. Le véritable enjeu consiste à transformer cette présence en capacité collective.

Faire émerger une conscience d’intérêts communs

Une conscience politique ne se décrète pas.
Elle naît lorsque les habitants comprennent que plusieurs difficultés possèdent une origine commune. Or, le manque de pouvoir local relie de nombreux sujets apparemment distincts.
La crise du logement, l’avenir des langues, l’organisation des soins ou les choix énergétiques ne relèvent pas du seul registre culturel.
Pourtant, ils posent tous la même question : à quelle échelle les décisions doivent-elles être prises ?

Pour devenir visible politiquement, la Bretagne doit donc relier l’identité aux réalités vécues.
L’attachement au pays peut constituer un point de départ. Il ne remplacera cependant jamais un projet capable d’améliorer concrètement la vie quotidienne.

Construire un projet accessible et démocratique

Ce projet devra rassembler au-delà des familles politiques, des origines et des sensibilités.
Il ne pourra pas reposer sur la nostalgie d’une Bretagne ancienne. Au contraire, il devra répondre aux défis contemporains tout en assumant la profondeur historique du pays.

La réunification, la reconnaissance des langues et l’élargissement des compétences formeraient des premières étapes.
Ensuite, un statut particulier pourrait permettre d’adapter certaines politiques aux besoins bretons. Chaque évolution devrait naturellement reposer sur le débat démocratique et le consentement de la population.
La démarche devra aussi rester lisible.
Les mots d’ordre abstraits mobilisent rarement une majorité. En revanche, la possibilité de décider plus près, plus vite et selon des priorités choisies en Bretagne peut convaincre bien au-delà des militants habituels.

Devenir invincible, c’est devenir impossible à effacer

La Bretagne a traversé la suppression de ses institutions, le recul de ses langues et plusieurs générations de centralisation. Malgré cela, elle conserve une forte personnalité collective. Sa persistance constitue déjà une forme de victoire.
Cependant, survivre ne suffit plus.
Une culture peut se maintenir tout en reculant lentement. De même, une identité peut rester populaire sans jamais peser sur les choix essentiels. L’étape suivante consiste donc à donner une traduction institutionnelle à cette continuité.

Une Bretagne invincible ne serait ni repliée sur elle-même ni hostile aux autres.
Elle serait assez consciente de son existence pour ne plus accepter qu’on décide constamment à sa place. Elle disposerait des moyens démocratiques de protéger ses langues, d’organiser ses solidarités et de préparer son avenir.

Sharif Gemie décrivait une nation rendue invisible par son histoire, le centralisme et ses propres faiblesses.
Près de vingt ans plus tard, le constat conserve une part de vérité. Pourtant, rien n’oblige la Bretagne à demeurer dans cette situation.

Elle possède la mémoire, la vitalité culturelle et l’attachement populaire nécessaires. Il lui reste à transformer ces forces en volonté commune. Alors, la nation invisible ne deviendra pas invincible par la puissance ou par la confrontation. Elle le deviendra parce qu’il sera enfin impossible de l’ignorer.

La Bretagne devrait décider elle-même
La Bretagne devrait décider elle-même

Rendre la Bretagne impossible à ignorer

Le passage d’une nation invisible à une nation invincible ne se fera donc pas par les seuls symboles. Il suppose une Bretagne consciente de ses intérêts, capable de les défendre et suffisamment organisée pour décider davantage par elle-même.

C’est notamment dans cette perspective que s’inscrit la démarche de Yes Breizh.
Ce mouvement transpartisan ne demande pas aux Bretons de renoncer à leurs différences. Il cherche, au contraire, à les rassembler autour d’une idée simple : les décisions qui concernent la Bretagne doivent pouvoir être prises en Bretagne.

Yes Breizh ne peut-il pas devenir ce pôle de cristallisation où les aspirations bretonnes, longtemps dispersées, se rejoignent pour former une volonté collective et obtenir un véritable pouvoir de décision ?

La dévolution offre un chemin concret pour y parvenir.
Elle permettrait de transférer des responsabilités et des moyens aujourd’hui concentrés à Paris, tout en respectant un cadre démocratique. La culture bretonne ne serait plus seulement protégée comme un héritage. Elle pourrait aussi nourrir une capacité d’action tournée vers l’avenir.

La Bretagne a déjà prouvé qu’elle pouvait résister à l’effacement.
Son prochain défi consiste à ne plus seulement survivre dans les mémoires, les fêtes et les symboles. Elle doit désormais devenir pleinement visible dans les choix qui engagent son avenir. Alors, parce qu’elle pourra enfin parler et agir en son propre nom, elle deviendra impossible à ignorer.

Retrouvez Sharif Gemiesharifattic@gmail.com
Merci à JJG pour ce beau titre

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2 commentaires

Anne Merrien 6 août 2026 - 15h21

Seul un historien venu d’ailleurs sera en mesure de montrer comment la pétition des 100 000 a été trahie.

Répondre
Bran 10 août 2026 - 12h50

Face à la déliquescence de la république française, dont tous les secteurs sont en déshérence – santé, instruction, police, justice, agriculture… -, le seul avenir pour la Bretagne, c’est de divorcer.

Répondre

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