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Xavier Grall au-delà du barde breton : Jean Bothorel rassemble une œuvre immense
Quarante-cinq ans après la disparition de l’immense Xavier Grall, sa voix n’a rien perdu de sa force.
Avec Je veux le ciel sans perdre la terre, Jean Bothorel rassemble dans un volume de 704 pages une part essentielle de l’œuvre du poète, journaliste, essayiste et romancier breton. Publié chez Bouquins le 17 septembre 2026, l’ouvrage permet surtout de découvrir un Grall beaucoup plus vaste que l’image du seul barde de Bretagne.
NHU Bretagne a assisté à la présentation de ce livre quelques jours avant sa parution.
Jean Bothorel redonne la parole à Xavier Grall
Devant quelques exemplaires de l’ouvrage, Jean Bothorel parle de Xavier Grall.
Sur la table, le livre impressionne déjà par son épaisseur. Pourtant, l’ambition n’est pas de construire un monument de papier à la gloire d’un écrivain disparu. Elle consiste plutôt à remettre ses mots en circulation.
Car Xavier Grall est mort à Kemperle en 1981, à seulement 51 ans.
Depuis, certaines de ses formules sont devenues presque indissociables de la Bretagne. Sa poésie continue d’être citée, tandis que Le Cheval couché reste associé à l’une des grandes controverses intellectuelles bretonnes du XXe siècle.
NHU Bretagne avait déjà consacré un portrait à Xavier Grall, l’immense écrivain et poète breton. Nous y racontions l’homme né à Landivizio, le journaliste, son expérience de la guerre d’Algérie, son retour en Bretagne et son compagnonnage avec Glenmor et Youenn Gwernig.
Le livre conçu par Jean Bothorel permet aujourd’hui d’aller ailleurs. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui était Xavier Grall. Il faut mesurer l’étendue de ce qu’il a écrit.
Et cette étendue surprend.

« Je veux le ciel sans perdre la terre » : 704 pages pour retrouver Grall
Le titre choisi est déjà une invitation. Je veux le ciel sans perdre la terre contient cette tension qui traverse une grande partie de l’œuvre de Grall : regarder vers le spirituel sans renoncer au monde, chercher l’universel sans abandonner ses racines.
L’ouvrage paraît le 17 septembre dans « La collection » des éditions Bouquins.
Il compte 704 pages et rassemble des poèmes, des articles, des essais et des extraits de romans. Plusieurs lettres inédites complètent l’ensemble. Surtout, près de 170 articles ont été sélectionnés : chroniques, reportages, billets d’humeur et critiques littéraires.
Sur la couverture, la mention a son importance : « Édition établie et présentée par Jean Bothorel ».
Il ne s’agit donc pas d’empiler les œuvres les plus connues. Bothorel propose un chemin à travers plusieurs décennies d’écriture afin d’en restituer la diversité.
Grall avait trouvé une formule merveilleusement paradoxale pour définir sa double vie : « journaliste d’active et écrivain de réserve ».
Le livre montre à quel point la frontière était artificielle.
Chez lui, le journaliste ne cessait jamais tout à fait d’être écrivain. De même, le poète pouvait surgir au détour d’une chronique.
Derrière le poète breton, un journaliste à redécouvrir
C’est peut-être l’une des grandes surprises de cette édition.
Le Grall journaliste reste beaucoup moins présent dans la mémoire collective que le poète ou l’auteur du Cheval couché.
Pourtant, de 1952 jusqu’à la veille de sa mort, Xavier Grall publie des centaines de textes. Il écrit des reportages, des chroniques, des critiques littéraires et des billets d’humeur. Son activité journalistique accompagne donc presque trente années de sa vie d’adulte.
Ses curiosités permettent également de comprendre l’homme. Grall écrit sur James Dean comme sur le djebel. Il s’intéresse à Rimbaud, à Lamennais ou à François Mauriac. Le monde intellectuel qu’il explore déborde ainsi largement la Bretagne.
C’est essentiel pour comprendre son rapport à son propre pays.
La Bretagne n’est pas chez Grall une clôture posée autour de l’écrivain. Elle devient plutôt un lieu depuis lequel il peut regarder les hommes et le monde.
Le Maghreb occupe d’ailleurs une place majeure dans ce parcours. Son expérience algérienne le marque profondément. Elle nourrit une réflexion qui touche à la guerre, à l’identité, à la domination, mais aussi à l’homme confronté à ses propres certitudes.
Ainsi, redécouvrir le journaliste permet de sortir d’une représentation trop étroite de Grall. Celui qui écrit passionnément sur la Bretagne s’intéresse précisément à tout ce qui dépasse ses frontières.

Xavier Grall
Refuser « l’écrivain régional », revendiquer le barde
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête.
Xavier Grall refusait l’étiquette d’ »écrivain régional ». Pourtant, peu d’écrivains du XXe siècle ont proclamé leur attachement à la Bretagne avec une telle puissance.
Il n’y a, en réalité, aucune contradiction.
Qualifier Grall d’écrivain régional revenait à réduire son œuvre à un espace périphérique. Or il ne considérait pas la Bretagne comme une petite matière littéraire locale. Elle touchait pour lui aux grandes questions humaines : la liberté, la dignité, la foi, l’appartenance, la mort, l’amour ou la révolte.
En revanche, Grall acceptait volontiers un autre mot : barde.
Il le définissait comme un « prophète des royaumes promis et dénonciateur des injustices présentes ». Cette définition dit beaucoup de sa conception de l’écriture.
Le barde n’est donc pas celui qui contemple avec nostalgie un monde disparu. Il parle à son époque. Il dérange, accuse, espère et annonce.
Cette dimension était déjà au cœur de notre précédent article consacré à l’opposition entre Le Cheval d’Orgueil et Le Cheval couché. Derrière la querelle avec Pêr-Jakez Hélias se dessinait une question beaucoup plus profonde : que faire de la mémoire bretonne ?
La conserver, certainement.
Mais pour Grall, la mémoire ne pouvait devenir un tombeau.

Dieu, le Maghreb et la Bretagne : les trois mondes de Xavier Grall
Jean Bothorel donne une clé particulièrement éclairante pour parcourir l’ensemble.
Le volume invite à découvrir ce que sa présentation appelle le « mythe grallien« , pétri de trois dimensions : Dieu, le Maghreb et la Bretagne.
Ces trois mondes pourraient sembler éloignés. Pourtant, ils se rencontrent sans cesse chez Grall.
Il y a d’abord Dieu. Le sens du sacré traverse profondément son œuvre. Il ne relève pas simplement d’une appartenance religieuse ou d’un héritage culturel. Chez Grall, la spiritualité se mêle à l’émerveillement, au doute, à la souffrance et à la conscience de la mort.
Il y a ensuite le Maghreb. L’expérience algérienne introduit la violence du réel dans le parcours d’un homme qui avait jusqu’alors vécu dans un autre univers. Elle participe à ses interrogations sur l’identité et sur les rapports entre les peuples.
Enfin, il y a la Bretagne.
Non pas une Bretagne de carte postale, mais une Bretagne charnelle, politique, spirituelle et humaine. Celle dont Grall redécouvre progressivement la profondeur et dont il refuse d’accepter l’effacement.
C’est peut-être ici que le titre choisi par Jean Bothorel prend toute sa dimension : Je veux le ciel sans perdre la terre.
Le ciel sans renoncer à la terre.
L’universel sans devoir abandonner ce qui nous a faits.
La spiritualité sans mépriser l’enracinement.
Chez Grall, ces dimensions ne s’annulent pas. Elles se nourrissent.
Et c’est précisément pourquoi son œuvre résiste si bien à toutes les cases dans lesquelles on pourrait être tenté de l’enfermer.

Une Bretagne qui ne veut pas devenir un souvenir
Cette impossibilité d’enfermer Grall apparaît avec une force particulière dans Le Cheval couché.
Lorsque l’ouvrage paraît en réponse au succès considérable du Cheval d’Orgueil de Pêr-Jakez Hélias, la polémique dépasse rapidement les deux écrivains. Deux regards sur la Bretagne semblent s’affronter.
Nous l’avions résumé dans NHU par une formule : chez Xavier Grall, la mémoire est un foyer qu’il faut rallumer.
Voilà probablement l’une des raisons pour lesquelles cette œuvre peut encore parler aux Bretons de 2026.
Grall ne se satisfait pas d’une Bretagne admirable parce qu’ancienne. Il refuse qu’elle soit seulement racontée, collectée, photographiée puis rangée dans les vitrines du patrimoine. Pour lui, transmettre n’a de sens que si quelque chose continue de vivre.
C’est dans ce contexte que prend toute sa force sa formule sur « un peuple que je crois vivant ».
Quarante-cinq ans après sa mort, la question n’a finalement pas beaucoup vieilli.
Que signifie préserver une culture si elle cesse d’être créatrice ?
À quoi sert de célébrer une langue si elle n’est plus transmise ?
Que vaut la mémoire d’un peuple si celui-ci renonce à écrire lui-même la suite de son histoire ?
Grall ne fournit pas nécessairement les réponses. Mais il pose les questions avec une violence et une poésie qui empêchent de les esquiver.
Pourquoi lire Xavier Grall en 2026 ?
C’est finalement la principale vertu du travail de Jean Bothorel.
Une anthologie consacrée à Xavier Grall aurait pu devenir un hommage supplémentaire rendu à un grand écrivain breton. Un beau livre destiné à ceux qui le connaissent déjà. Ce volume paraît poursuivre une ambition beaucoup plus intéressante : rendre à Grall toute sa largeur.
Le lecteur y retrouvera naturellement le poète.
Mais il rencontrera également le journaliste, l’essayiste, le romancier, le critique et l’épistolier. Il découvrira surtout un homme dont les curiosités et les passions débordaient très largement l’image dans laquelle la postérité pourrait finir par l’enfermer.
Car célébrer Xavier Grall comme une figure du patrimoine breton tout en neutralisant ce que sa parole avait d’inconfortable constituerait un singulier contresens.
Grall voulait une Bretagne vivante.
Il refusait les identités réduites au folklore comme il refusait les horizons trop étroits. Son enracinement n’interdisait ni l’universel ni le spirituel. Au contraire, il semblait lui permettre de les atteindre.
C’est pourquoi Je veux le ciel sans perdre la terre arrive au bon moment.
À travers ces 704 pages, Jean Bothorel ne construit pas un mausolée. Il rouvre des livres, retrouve des articles, rassemble des poèmes et fait surgir des textes oubliés ou devenus difficiles d’accès.
Surtout, il nous oblige à reprendre la conversation avec Xavier Grall.
Et pour un écrivain qui croyait appartenir à « un peuple vivant », il existe sans doute peu de plus beaux hommages.
Publié aux éditions Bouquins dans « La collection », Je veux le ciel sans perdre la terre rassemble 704 pages de textes choisis et présentés par Jean Bothorel.
Photos NHU Bretagne libres de droit

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