✅ « Tuer le Temps », première partie de la nouvelle « Le Temps qui s’Efface » d’Ewen de Plenac

✅ « Tuer le Temps », première partie de la nouvelle « Le Temps qui s’Efface » d’Ewen de Plenac

Une Triste Nouvelle

La calèche avançait doucement le long du petit chemin qui menait à la belle et grande demeure de mon grand-oncle : Archibald. Archibald était un respectable vieillard qui vivait paisiblement sa retraite dans une maison de campagne. Depuis le décès de mes parents, quand j’avais seulement neuf ans, Archibald avait pris leur place. Le pauvre homme avait épousé une jeune femme, Aurélie, qui n’avait malheureusement pas pu survivre à l’accouchement de leur enfant. Je n’ai donc jamais connu sa femme ou son enfant qui n’a pas survécu à l’hiver qui avait suivi sa naissance. Quand Archibald m’a adopté, j’étais comme le fils qu’il n’avait jamais eu. Une fois majeur, je suis parti vivre ma vie, mais chaque été, je revenais passer quelques semaines chez lui. Et même dix-huit ans plus tard, je reconnaissais toujours le petit chemin qui menait chez mon grand-oncle. Le petit chemin couvert de fleurs multicolores et les papillons qui les reniflaient. Tout ceci me rappelait mon enfance et j’étais heureux d’être là. J’arrivais à peine à dissimuler mon impatience tellement j’avais hâte.
Quelques minutes plus tard, je vis les hauts toits de ce magnifique manoir. Une fois arrivé, je descendis de la calèche et payai cinq francs au cocher. Marthe, une jeune servante qui était entrée aux services de mon oncle il y a quelques années, m’ouvrit la porte avant même que je frappe et je faillis lui taper le nez.

– Excuse-moi, je ne t’avais pas entendu ouvrir. Comment vas-tu ? dis-je. Elle me regarda avec des yeux rouges de tristesse.

– Entrez, Monsieur, dit-elle avec une courtoisie que je trouvais assez inappropriée. On se connaissait assez bien, voyons ! Marthe me laissa entrer et referma la porte derrière moi. Elle me mena jusqu’au petit salon où un feu régnait dans la cheminée et réchauffa tout mon corps. Il avait fait un peu frais dans la calèche. Je m’assis sur un fauteuil et elle sur le canapé en face de moi. Marthe sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya les yeux. J’allais lui demander pourquoi elle paraissait si triste quand elle commença à parler.

– Je suis si désolée de vous l’apprendre mais… mais, hésita-t-elle. Votre grand-oncle est décédé hier, sanglota-t-elle. Je ne pus bouger. Tout d’un coup, j’avais froid. Horriblement froid. Un froid que même le feu ne pouvait pas abattre.

tuer le temps

La pierre tombale d’Archibald Dubois – « Tuer le Temps », première partie de « Le Temps qui s’Efface », d’Ewen de Plenac

 

De 1781 à 1874

Marthe m’a tout raconté. Archibald est mort le 13 octobre 1874 au soir. Il avait demandé une tisane avant de s’endormir. Marthe l’avait préparée avec un peu de sucre, comme il l’aimait bien et quand elle était venue pour la lui servir, il était allongé par terre. Un docteur était venu au plus vite, mais c’était trop tard. Il avait informé Marthe qu’il était mort à cause d’une attaque cardiaque et le pauvre n’avait pu survivre à cela.
Le 14 octobre, au petit matin, je suis arrivé. Et le 17, il y a eu son enterrement. Il fut enterré sous un saule pleureur dans un de ses grands jardins. Un rayon de soleil venait caresser le sommet de sa tombe. Sa pierre tombale était ronde et lisse. Il y avait une belle photo de son visage et, au centre, il y avait une gravure : Archibald Dubois; De 1781 à 1874. Il n’y avait pas grand monde à l’enterrement et, une fois la cérémonie terminée, tout le monde rentra chez soi.
Ce soir-là, je ne restai pas discuter avec Marthe. Je montai dans ma chambre afin d’être seul. Je me couchai en même temps que le soleil mais je n’arrivai pas à trouver le sommeil. Au bout d’une heure ou deux, je me rendis compte que j’avais froid. Je fis un feu dans la cheminée mais j’avais froid à l’intérieur. Je tournais dans mon lit sans pouvoir fermer l’œil. Je regardais la pendule qui était suspendue au-dessus du linteau de la cheminée ; elle disait une heure du matin. Deux heures… Trois heures… Quatre heures et j’étais toujours éveillé. J’étais si triste que je sentais des larmes toutes chaudes glisser le long de mes joues. Pourquoi ? je pensais, pourquoi ?

– J’aimerais que tu puisses me revenir ! Je me rendis compte que j’avais parlé à voix haute. Tout d’un coup, un grand nuage gris cacha la lune qui apportait un peu de lumière dans ma chambre. Un vent frais passa par ma fenêtre ouverte et me fit frissonner. Je portai mon regard sur le rebord de la cheminée où une petite bougie s’éteignait à cause du courant d’air. J’entendais un éclair éclater dans le ciel derrière moi, mais je n’y portais pas une grande importance car mon attention était attirée par le feu de la cheminée. Un visage y était apparu !

La Montre

Le visage était caché par une capuche. Tout était orange à cause de la couleur du feu. J’avais peur. J’aurais voulu appeler au secours mais je n’arrivais pas à trouver ma voix. En revanche, lui, il avait une grande voix, très grave, qui résonnait sur les parois des murs de ma chambre et qui me pénétrait tout entier :

– Avance, avance ! Prends ta vengeance… Sur la Mort!

Qui es-tu ? balbutiai-je.

– Je suis ton ami. Je suis là pour te rendre ton oncle ! Je ne lui faisais pas confiance, mais si il pouvait redonner vie à mon oncle, j’aurais été capable de faire n’importe quoi.

– Que dois-je faire ? lui demandai-je.

– Viens, entre dans les flammes ! Je le regardais. J’hésitais. Pour mon oncle, pensai-je. Et je rentrais mon pied dans les flammes qui, au lieu de me brûler, me caressèrent. J’avais à peine posé mes deux pieds dans les cendres de la cheminée que le feu m’engloutit tout entier. J’avais complètement disparu de ma chambre.
Je me trouvais dans un océan orange : les flammes de ma cheminée. Mais encore, elles ne me brûlaient pas. Je flottais dans cet immense vide orange. Je tournicotais, j’avais l’impression d’être écrasé contre moi même. Puis, comme si quelqu’un avait étouffé les flammes, la lumière orange s’éteignit. L’océan était vide de lumière, mais aussi de chaleur. Je ne pouvais même pas m’apercevoir tellement l’obscurité y était complète. Je flottais dans le noir longtemps, mais mes yeux ne s’habituèrent pas aux ténèbres. Et puis, soudainement, l’océan de flammes m’engouffrait de nouveau. Il me fallut un peu de temps pour me ré-habituer à la lumière. Comme si quelqu’un avait allumé la gravité, je tombais, je coulais dans les flammes – mais elles ne me brûlaient toujours pas. Elles m’absorbaient. Je sortais d’une autre cheminée. Mes jambes étaient en feu mais je ne sentais rien. Je sortais du feu et, dès que mon corps fut complètement hors de la cheminée, je sentis la chaleur de celui-ci comme s’il s’était éteint pour m’accueillir.
Je me trouvais dans une grande pièce ronde aux murs beige sur lesquels de larges poutres étaient posées pour supporter le plafond qui montait circulairement comme dans une tour. À son centre descendait un beau lustre doré, plein de bougies de différentes tailles, qui illuminait mal la sombre pièce. Cette dernière était encombrée de petites tables sur lesquelles étaient posés des grands candélabres et des piles de papiers qui montaient jusqu’au plafond. Au fond à droite se trouvait une large porte avec un gros cadenas en ferraille qui la verrouillait. En haut de la porte, il y avait gravées des lettres d’un alphabet que je ne connaissais pas. Des grands cadres décoraient les murs, mais les peintures étaient plutôt macabres. À l’intérieur de certains cadres, il y avait des poèmes qui n’étaient pas plus rassurant que les peintures. Je ne me souviens pas de tous les poèmes, mais en voilà quelques passages :

Mort, rien que ce mot te fait trembler,
Encore un autre qui a peur des
‘Urlements du Cerbère qui
Rage sur les esclaves de l’Enfer;
Souffrants, à tout jamais.

Mort est la cause de ta souffrance,
Et que fais-tu, toi ?
Utilise moi, utilise moi !
Rien n’est plus terrible que l’Enfer et ses diables,
Sauve, sauve-le, signe, avant qu’il ne soit trop tard…

Moi seul puis empêcher les démons des
Enfers de prendre ton aïeul, signe, signe ou les
‘Urlements de Satan
Régneront sur son âme à tout jamais ;
Signe, signe, sauve-le, je suis ta seule chance !

En lisant le dernier poème, je me rendis compte que les piles de papier étaient en fait des contrats mis les uns sur les autres. Au fond de la pièce, des bougies et du parchemin vierge étaient posés sur un long bureau en bois derrière lequel se trouvait un homme. C’était le bureau de celui à qui j’avais parlé tout à l’heure. Dans les flammes de la cheminée de ma chambre, ses vêtements m’avaient paru oranges, mais en réalité ils étaient noirs. Plus noirs que du charbon. Plus noirs que de l’encre. Plus noirs qu’une ombre.

– Assieds-toi, dit-il en désignant la chaise en cuir qui était devant lui. Je m’assis.

– Souhaites-tu faire revenir ton oncle à la vie ? me demandait-il. Sa capuche cachait son visage de telle sorte que je ne pouvais même pas voir ses yeux quand il me parlait.

– Oui, je le souhaite, déclarais-je.

– Il n’y a qu’une seule chose que je puisse faire pour toi. Je ne pouvais même pas distinguer ses lèvres cachées dans sa capuche. Il ouvrit un tiroir et fouilla à l’intérieur pendant quelques minutes, assez longtemps pour que je me demande s’il ne faisait pas exprès de me faire patienter. Il sortit doucement une longue chaîne au bout de laquelle une belle montre argentée se balançait : une montre à gousset. Il la posa sur le bureau en face de moi. Je tendais mon bras pour la toucher, mais au dernier moment l’homme m’attrapa le poignet. Sa main était solide mais elle paraissait gazeuse. Un gaz noir. Je retirai ma main dans un mouvement précipité et une trace aussi sombre, comme de la boue, y restait.

– Cette montre n’est pas ordinaire, commença-t-il, elle a le pouvoir de redonner de la vie à n’importe qui. Il te faudra seulement tourner les aiguilles dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Plus tu les tournes, plus de vie tu donneras à la personne choisie. Et pour choisir cette personne, il faudra penser à elle. As-tu compris ?

– Oui, lui répondis-je.

– Même si tu décides de la prendre, elle ne t’appartient pas et, si tu la casses, il faudra me rembourser en me donnant ton âme.

– D’accord, dis-je.

– Axel Dubois…

Je me demandais comment il connaissait mon nom mais je préférais ne pas le lui demander.

– Si tu es d’accord de prendre la montre, tu signes ! Il pointa un des parchemins posés sur le bureau. Je n’avais pas fait attention, mais pendant qu’il parlait, une main invisible avait écrit les consignes et les conditions que je m’apprêtais à accepter. Il me tendit une magnifique plume. Je la pris et signai mon nom en encre verte et brillante. Une fois que le parchemin fut signé, l’homme le prit et le rangea rapidement dans le tiroir qui était resté ouvert. Puis, il me tendit la montre. Je la prenais : cette fois, j’étais sûr que j’avais le droit. La montre était froide mais très lisse et agréable au toucher. J’avais presque l’impression de toucher de l’eau.
Tout d’un coup, je me sentis aspiré. Mes pieds avaient glissé jusque dans la cheminée. J’eus à peine le temps de voir le bureau avec tous ses parchemins, tous les beaux candélabres, le lustre dont certaines bougies étaient couvertes de gouttes de cire, les hautes piles de papier, les grands tableaux et les poèmes que j’étais à nouveau englouti par les flammes. Je revenais dans cet océan noir et froid qui fut rapidement remplacé par l’océan orange des flammes de ma cheminée. Je revenais dans ma chambre. Je retrouvais mon lit et ma fenêtre toujours ouverte. Un coup de tonnerre éclata et un nuage se déplaça pour laisser la lumière de la lune pénétrer ma chambre.
Je regardais la montre que je tenais toujours en main. Elle était vraiment belle. La montre brillait d’une lumière argentée qui noircissait la chambre. Je l’ouvris et entendis un petit clic résonner sur les murs. Je pensai à mon oncle. Je me sentis triste et je savais que j’avais fais le bon choix. Je tournais les aiguilles dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Tout d’un coup, elle devenait chaude comme si elle voulait me dire que cela avait fonctionné. La chaleur qui émanait de la montre la rendait encore plus agréable à tenir. La lumière argentée était momentanément remplacée par une lueur dorée. Je sentais un poids sur mon cœur se lever, parce que finalement, c’était comme si l’enterrement n’avais jamais eut lieu. Je sentais la montre refroidir et redevenir argentée. Je la posais sur ma table de chevet et quand je m’allongeais sur mon lit, je trouvais enfin le sommeil.

 

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Lire ici les deuxième et troisième parties de la nouvelle « Le Temps qui s’Efface »

✅ « Perdre son Temps », deuxième partie de la nouvelle « Le Temps qui s’Efface » d’Ewen de Plenac

 

✅ « Prendre son Temps », dernière partie de la nouvelle « Le Temps qui s’Efface » d’Ewen de Plenac

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Ewen de Plenac
Ewen de Plenac 3 posts

Ewen de Plenac, jeune écrivain breton de seulement quinze ans, né à Quimper, se lance sur NHU Bretagne et publie pour la toute première fois une de ses histoires.

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