Sommaire
La triste histoire du Moineau friquet en Bretagne
Nous acheminons-nous vers ce printemps silencieux (1) que la biologiste américaine Rachel Carlson (1907-1964) prophétisait en 1962 ?
Rappelons ici quelques chiffres.
Les populations d’oiseaux dans certaines zones agricoles de France auraient chuté en un peu moins de trente ans de près de 33 % !
La Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) rappellent que chaque année, depuis plus de vingt ans, notre continent perd plus de 20 millions d’oiseaux. Certaines espèces, autrefois si communes dans nos campagnes bretonnes, se sont tellement raréfiées que si nous n’y prenons garde elle pourrait disparaitre à court terme (2).
Ainsi en est- il du sympathique Moineau friquet.
Nom vernaculaire : Moineau friquet
Désignation latine : Passer montanus
En langue bretonne : Golvan ar maeziou
Éléments biométriques
Taille : 15 centimètres
Poids : 20 à 25 grammes
Envergure : 22 centimètres
Maturité sexuelle : 1 an
Longévité : 10 ans

Statut UICN
Europe : préoccupation mineure – LC
France et Bretagne : en danger – EN
Étymologie
Nous devons la plus ancienne mention du mot friquet, au naturaliste Pierre Belon du Mans qui, en 1555, nous dit ceci : « Les Françoys trouvants trois especes de Moineaux de differents plumages, & de diverse corpulence, les ont nommez diversement. Ils ont voulu que le plus petit fust nommé Friquet … » .
Cette désignation de friquet ou frisquet est issue du vieux français encore en vogue au XVIe siècle et signifie, frétillant et enjoué. Deux siècles plus tard, Leclerc de Buffon en 1775 ajoute ceci : « Cet oiseau, lorsqu’il est posé, ne cesse de se remuer, de se tourner, de frétiller, de hausser et baisser sa queue, et c’est de tous ces mouvements qu’il fait d’assez bonne grâce, que lui est venu le nom de friquet …« ;
Quant au substantif moineau il pourrait dériver du vieux français désignant un moine, en raison des teintes de sa livrée qui font penser à une robe de bure. Certains linguistes avancent cependant que moineau, serait plutôt issu du vieux français moisnel, qui désigne la moisson.
Distribution et biotope
Le Moineau friquet est un passereau ubiquiste (a) qui présente une très vaste distribution. Il sera retrouvé dans toute l’Eurasie, depuis le sud de l’Espagne jusqu’au nord du Japon. Il a été introduit en Amérique du Nord, en Australie, en Indonésie et en Malaisie. Habituellement sédentaire, certaines populations européennes migrent sur le pourtour méditerranéen.
Le Moineau friquet est présent dans presque tous les milieux : les lisières de bois, les vergers, les friches et les prairies bocagères … Il peut aussi fréquenter les zones urbaines, les parcs et jardins, mais moins que son cousin le Moineau domestique (Passer domesticus). En milieu rural, il est familier des villages et des cours de fermes. Le Moineau friquet ne sera pas retrouvé au-delà de 1000 mètres.
Portrait et éthologie
Le Moineau friquet peut être aisément confondu avec le Moineau domestique. Il est cependant de taille et de poids légèrement inférieurs. C’est à sa livrée que se fera la distinctionentre les deux espèces. Le Moineau friquet arbore une calotte chocolat / ocre ainsi qu’une tâche brune sur une joue grise. La bavette noire est bien délimitée. Notons l’absence ou presque de dimorphisme (b) sexuel : monsieur arbore cependant des couleurs plus éclatantes que madame. Pour le reste, il ressemble à son cousin : ventre gris pâle et dos marron strié de roux de brun et de blanc.
Son bec noir de forme conique révèle sa préférence pour les graines. Pattes et griffes tirent du gris ardoise au beige soutenu. Le Moineau friquet est un grégaire qui apprécie la compagnie de ses semblables. C’est aussi un timide qui vit discrètement à proximité des humains. Le Moineau friquet est plus rural que citadin. Il est vigoureux et volubile. Son babillage est plus ou moins similaire à celui du Moineau domestique, peut-être un peu plus mélodieux. Son vol est assez déterminé et souvent ponctué de petits cris.
Régime alimentaire
Le régime alimentaire du Moineau friquet est plus ou moins similaire à celui du Moineau domestique. On retrouvera donc à son ordinaire : diverses graines, des baies, des insectes et des larves en période de nidification. Il se nourrit au sol ou dans la strate arbustive, en couple à la belle saison, et plutôt en petites coteries lors des mois les plus rigoureux. Le Moineau friquet n’hésitera pas alors à se mêler à d’autres fringillidés (c) pour prendre son repas. Il fréquente parfois les mangeoires.
Reproduction et nidification
La ponte a lieu entre la fin mars et la mi-avril. Elle comporte de quatre à six œufs blancs maculés de tâches vertes. L’incubation dure un peu moins de deux semaines. Les deux parents pourvoient au nourrissage des jeunes. Ceux-ci quitteront le nid deux semaines après l’éclosion. Le Moineau friquet est un cavernicole (d) qui apprécie les vieux vergers ou les anciennes bâtisses pourvues d’anfractuosités. Son nid, fait de paille ou de foin, est douillettement tapissé de plumes et de duvets. Une deuxième voire une troisième ponte seront effectuées avant fin juillet.
Dynamique des populations
Jusque dans les années 90, le Moineau friquet est à priori abondant (3).
Personne ne se préoccupe alors de son avenir. Sa régression a pourtant débuté au décours des années 80 un peu partout en Europe. Quelques ornithologues français notent à la suite de comptages un fort déclin en France dans les zones rurales au tout début des années 2000. Certaines études avancent une chute spectaculaire de plus de 60% des effectifs entre 2001 et 2019. Durant cette période quelques observateurs locaux rapportent déjà que le Moineau friquet n’est plus observé. Dans certaines zones des suivis une diminution de 15% par an !
En Normandie, proche de chez nous, une enquête de la LPO affirmait que le modeste passereau avait totalement disparu en 2012 du Pays de Bray. Moins d’une dizaine d’années plus tard, il ne subsisterait qu’une petite colonie dans le sud de la Manche.
Qu’en est-il en Bretagne ?
Le Moineau friquet encore bien présent jusqu’aux années 1990
Nous reprenons ici le remarquable article de Julien Garin paru en 2017 dans la revue Ar Vran qui nous dit en substance ceci (4). Jusque dans les années 90 les scientifiques et observateurs ne sont absolument pas préoccupés par la démographie du Moineau friquet. Les effectifs sont stables. Il est présent dans le nord des Côtes d’Armor dans quelques localités finistériennes et morbihannaises. Son département de prédilection est cependant l’Ille et Vilaine.
1995 : le début de la disparition du Moineau friquet en Bretagne occidentale.
Le Moineau friquet a pourtant déjà disparu de la totalité du Finistère et de presque tout le territoire costarmoricain à l’exception de quelques localités du sud-est. Dans le Morbihan, son aire de répartition se réduit peu ou prou au nord du département. À cette époque, il est encore bien présent en Ille et Vilaine même si des zones lacunaires grandissent.

2000 : le Moineau friquet disparaît progressivement des campagnes bretonnes
Le Moineau friquet n’est plus présent que dans cinq localités costarmoricaines. Dans le Morbihan, son aire de répartition se réduit au nord-ouest. En Ille et Vilaine, il est encore présent aux environs de la Baie du Mont Saint Michel et aux environs de Guipry Messac / Gwipri Mezeg sur les rives de la Vilaine.
Il a disparu de l’agglomération rennaise !
2005 : les derniers noyaux du Moineau friquet breton
Le Moineau friquet ne niche plus que dans trois communes des Côtes d’Armor et dans huit communes du Morbihan. Il n’est plus présent en Ille et Vilaine que dans un triangle Antrain / Entraven – Bécherel / Begerel – Châtillon en Vendelais / Kastellan-Gwennel.
2010 : une présence devenue extrêmement rare
Un unique Moineau friquet est observé dans une commune des Côtes d’Armor. Il en est de même dans le Morbihan. En Ille et Vilaine dans l’est du département quelques individus sont observés dans sept localités. Sur la commune de Pleumeleuc / Pleveleg, six à huit couples nicheraient encore.
2015 : le Moineau friquet au bord de l’extinction en Bretagne
Le Moineau friquet a disparu des Côtes d’Armor. En Morbihan, un unique individu est observé sur une commune. À Pleumeleuc / Pleveleg, nidification d’un unique couple. Les derniers couples nicheurs sont observés en Pays de Vitré / Gwitreg et de Fougères / Felger. Il ne restait en 2015 que 25 à 50 couples nicheurs sur le département.
Il ne vous aura pas échappé que la département de la Loire-Atlantique n’est pas mentionné dans cet article. La dynamique y est malheureusement identique !
Causes de régression du Moineau friquet
Les causes de cet effondrement démographique sont sans aucun doute plurifactorielles. Plusieurs hypothèses peuvent être retenues :
- Diminution et altération des ressources alimentaires végétales ou animales en raison de l’usage de produits phytosanitaires qui altèrent la fertilité, mais aussi peut-être le système immunitaire et hormonal rendant l’oiseau plus fragile.
- Aménagement des campagnes depuis les années 50-60 avec entre autres le remembrement conduisant à une destruction des haies bocagères et des vieux arbres à cavités où nichent l’oiseau
- Destruction et / ou rénovation des bâtiments ruraux anciens conduisant à une raréfaction des sites de nidification.
- Compétition accrue avec des passereaux plus robustes ayant des besoins similaires. Occupation de la niche écologique.

Conclusion
Autrefois très commun dans nos campagnes, le Moineau friquet a vu ses effectifs se réduire en France de 60% en moins de deux décennies. Ce sympathique oiseau est aujourd’hui menacé à court ou moyen terme de disparition en Bretagne. Il n’occupe plus en 2026 que quelques maigres clusters en Ille et Vilaine. Des projets de sauvegarde sont mis en œuvre avec succès dans plusieurs départements (6) français.
Lexique
a) Ubiquiste : espèce qui se trouve dans tous les milieux
b) Dimorphisme : différence sur le plan sexuel
- Fringillidé : famille de passereaux
- Cavernicole : qui vit ou qui niche dans des cavités
Iconographie
Passer montana © Antoni Cervigni
Passer montana © Antoni Cervigni
Passer montana © Marco Valantini
Passer montana © Paul Mori
Planche Moineau friquet © François Desbordes
Références
- Printemps silencieux, Rachel Carlon, Wildproject Editions, 25 juin 2020, 350 pages
- https://www.fondationbiodiversite.fr/ressource/les-pratiques-agricoles-sont-responsables-du-declin-des-oiseaux-en-europe/
- Office Français de la Biodiversité : https://ofb.gouv.fr/doc/suivi-des-oiseaux-communs-en-france-resultats-2019-des-programmes-participatifs-de-suivi-des :
- Ar Vran : https://pmb.bretagne-vivante.org/pmb/opac_css/doc_num.php?explnum_id=9055
- Les Moineaux, les pinsons, les canaris, les serins, P. Clément, A. Harris, J. Davis, Delachaux et Niestlé, la bibliothèque du naturaliste, mars 1996, 510 pages
- https://marcduquet.com/sauvegarde-du-moineau-friquet-deux-exemples-dactions-menees-en-france/