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Le 14 Juillet : fête populaire ou démonstration guerrière ?
Chaque 14 juillet, la France organise l’un des plus grands défilés militaires du monde.
Pour beaucoup, il s’agit d’un rendez-vous républicain incontournable. Pour d’autres, d’un hommage rendu aux femmes et aux hommes qui servent sous les drapeaux. Cet événement, retransmis dans le monde entier, fait partie des symboles les plus forts de la République française.
Pourtant, une question mérite d’être posée : quelle place occupe réellement la France dans le monde lorsqu’il est question du fait militaire ?
Au-delà du seul défilé du 14 juillet, plusieurs comparaisons internationales réservent quelques surprises.
La France figure parmi les pays organisant les plus importants défilés militaires. Son hymne national est souvent considéré comme l’un des plus guerriers. Elle est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial d’armes. Son Histoire est également marquée par l’un des plus vastes empires coloniaux de l’époque moderne, tandis que ses forces armées demeurent parmi les plus engagées en opérations extérieures.
Démocratie de paix dites vous ?
Pris isolément, chacun de ces éléments raconte une histoire différente.
Réunis, ils dessinent toutefois un portrait singulier. La France entretient-elle un rapport particulier à la puissance militaire, y compris en comparaison avec d’autres pays, surtout quand elle est trop souvent dans le même « palmarès » que des « démocraties » telles que la Chine, la Corée du Nord, l’Algérie ou la Russie ?
C’est cette question que nous avons choisi d’explorer, en nous appuyant sur des données comparables, des classements internationaux et des faits historiques.
Le défilé du 14 juillet figure parmi les cinq plus guerriers du monde
Chaque année, le 14 juillet, près de 7 000 militaires défilent sur les Champs-Élysées à Paris.
À cela s’ajoutent plusieurs centaines de véhicules, des dizaines d’avions et d’hélicoptères, la Garde républicaine à cheval ainsi que des unités venues de différents corps des armées.
Peu de pays déploient un tel dispositif de manière aussi régulière.
À l’échelle mondiale, seuls quelques États organisent des défilés militaires d’une ampleur comparable ou supérieure. Le classement est dominé par la Corée du Nord, dont les démonstrations de force mobilisent plusieurs dizaines de milliers de militaires. Viennent ensuite la Chine, lors de ses grands défilés nationaux, la Russie à l’occasion du Jour de la Victoire, puis l’Inde pour sa fête de la République.
Dans cette belle brochette de « démocraties », la France complète ce groupe très restreint.

Une singularité parmi les pays occidentaux
La présence de la France dans ce classement interpelle. Les autres pays d’Europe occidentale ont progressivement fait évoluer leurs célébrations nationales vers des manifestations essentiellement civiles.
Au Royaume Uni, aucune fête nationale ne donne lieu à un grand défilé militaire comparable.
L’Allemagne privilégie des cérémonies officielles très sobres.
Les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse ou encore les pays scandinaves mettent davantage à l’honneur les citoyens, les associations, les traditions populaires ou les familles que les démonstrations de puissance militaire et meurtrière.
Le cas français apparaît donc singulier et archaïque.
Cette particularité ne permet évidemment pas, à elle seule, de qualifier la France. En revanche, elle soulève une question : pourquoi la République française conserve t-elle une telle place accordée au cérémonial militaire comme dans les pires dictatures du XXIe siècle, alors que la plupart des Démocraties ont choisi d’autres formes de célébration nationale ?
C’est loin d’être le seul domaine dans lequel la France occupe une place à part.
La Marseillaise est-elle l’un des hymnes nationaux les plus guerriers ?
Les hymnes nationaux racontent l’histoire d’un peuple.
Certains célèbrent la liberté, d’autres l’unité, la paix, la foi ou encore l’attachement à la patrie. Les mots choisis ne sont jamais anodins : ils reflètent souvent le contexte historique dans lequel ils ont été écrits.
À cet égard, La Marseillaise occupe une place particulière.
Composée en 1792, en pleine Révolution française, elle est d’abord un chant destiné à mobiliser les citoyens face aux armées étrangères. Son vocabulaire est résolument militaire.
Les premiers couplets sont explicites : « Aux armes, citoyens !« , « Formez vos bataillons !« , « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » … bref, la paix et le « vivre-ensemble » !
Rares sont les hymnes nationaux qui utilisent un vocabulaire aussi directement lié au combat, aux armes ou au sang.
Un héritage révolutionnaire toujours vivant
La France n’est évidemment pas le seul pays dont l’hymne est né dans un contexte de guerre. Plusieurs États conservent des chants écrits pendant une guerre d’indépendance, une révolution ou un conflit majeur.

À l’inverse, de nombreux hymnes européens privilégient un registre beaucoup plus apaisé. L’hymne allemand évoque l’unité, la justice et la liberté. Les pays nordiques mettent volontiers à l’honneur leur terre, leur peuple ou leur héritage.
Le contraste est particulièrement intéressant avec le Bro Gozh ma Zadoù, l’hymne national breton. Ses paroles rendent hommage à la Bretagne, à ses ancêtres, à sa langue et à son identité. Elles ne contiennent aucun appel aux armes, aucun ennemi à combattre, aucune référence au sang ou à la guerre.
Bien entendu, un hymne national ne suffit pas à caractériser la politique ou la culture d’un pays. Il demeure avant tout un héritage historique. Néanmoins, il constitue aussi un symbole officiel, chanté lors des cérémonies publiques et des grands événements sportifs.
Après les défilés militaires, cette deuxième comparaison montre que la France occupe, une nouvelle fois, une place singulière. Le constat ne s’arrête pourtant pas aux symboles : il se retrouve également dans son histoire.
La France a dirigé l’un des plus vastes empires coloniaux de l’histoire
Au-delà des symboles, l’Histoire de la France est aussi celle d’une puissance qui a longtemps exercé son impérialisme bien au-delà de l’Europe et colonisé à tout-va.
À son apogée, au début du XXᵉ siècle, le second empire colonial français s’étend sur près de 13 millions de kilomètres carrés. Il rassemble des territoires répartis sur plusieurs continents, principalement en Afrique, en Asie, en Océanie, dans les Caraïbes et dans le Pacifique.
Par sa superficie, il figure parmi les plus vastes empires coloniaux de l’histoire moderne.
Les cinq plus grands empires coloniaux
L’empire français couvre alors une superficie près de vingt fois supérieure à celle de la France métropolitaine. Il concerne des dizaines de millions d’habitants, soumis à des statuts très différents selon les territoires et les périodes.
Un héritage qui continue d’influencer le présent
La période coloniale appartient désormais, paraît-il, à l’Histoire. Elle reste néanmoins au cœur de nombreux débats politiques, diplomatiques et mémoriels.
Aujourd’hui encore, la France conserve des « colonies » (mais autrement nommées bien sûr) réparties sur plusieurs océans. Elle entretient également des liens politiques, économiques, culturels et militaires privilégiés avec plusieurs anciennes colonies, notamment en Afrique.

Comme pour les défilés militaires ou les paroles de La Marseillaise, il ne s’agit pas ici de porter un jugement sur cette histoire complexe. Le constat est plus simple : la France figure une nouvelle fois parmi les cinq premiers d’un classement mondial directement lié à la puissance d’un État central, et qui est condamnable, là aussi, sur de nombreux aspects.
Cette présence récurrente dans plusieurs palmarès invite à poursuivre la comparaison sous un autre angle : celui de l’industrie de défense et des exportations d’armements.
La France est devenue le deuxième exportateur mondial d’armes
Depuis quelques années, la France occupe une place de premier plan sur le marché mondial de l’armement.
Selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), elle est désormais le deuxième exportateur mondial d’armes conventionnelles, derrière les États Unis et devant la Russie.
Cette progression s’explique notamment par le succès à l’exportation du Rafale, des sous-marins, des frégates, des systèmes de défense aérienne, des missiles ou encore de nombreux équipements militaires fabriqués par l’industrie française.

Les cinq premiers exportateurs mondiaux d’armes
Ces chiffres concernent les principales armes conventionnelles exportées dans le monde : avions de combat, navires militaires, blindés, systèmes de défense aérienne, missiles ou encore radars. Ils ne prennent pas en compte les armes légères ni l’ensemble des contrats de services.
Une industrie stratégique
Pour la France, l’industrie de défense représente plusieurs centaines de milliers d’emplois directs et indirects. Elle contribue également au maintien de compétences technologiques de très haut niveau dans les domaines de l’aéronautique, du spatial, du naval ou de l’électronique.
Les gouvernements successifs justifient régulièrement ces exportations par plusieurs arguments : préserver l’autonomie stratégique du pays, soutenir l’emploi industriel, financer la recherche et garantir la pérennité des capacités de production nécessaires aux forces armées françaises.
À l’inverse, ces ventes suscitent aussi des débats récurrents. Les critiques portent notamment sur le choix de certains pays clients (souvent des dictatures ou des régimes autoritaires), les conséquences géopolitiques de certaines livraisons ou encore le contrôle des exportations et une certaine corruption.
Quel que soit le point de vue adopté, un constat s’impose : après les défilés militaires, les paroles de son hymne national et l’importance de son ancien empire colonial, la France apparaît une nouvelle fois parmi les tout premiers pays du monde dans un domaine directement lié à la puissance militaire, et apportant la mort partout dans le monde.
Il reste enfin un dernier indicateur à examiner : l’emploi concret de cette puissance à travers les interventions militaires conduites hors du territoire national.
Les interventions militaires extérieures : une tradition toujours bien présente
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France figure parmi les pays ayant le plus souvent engagé leurs forces armées en dehors de leur territoire.
Des guerres de décolonisation aux opérations extérieures (OPEX), en passant par les missions sous couvert de « maintien de la paix » sous mandat des Nations unies, les interventions contre le terrorisme (tout en protégeant des mines ou des exploitations gazières) ou les opérations d’évacuation de ressortissants, les armées françaises interviennent sur plusieurs continents.
Contrairement aux précédents indicateurs, il n’existe toutefois pas de classement international faisant consensus.
Tout dépend du périmètre retenu : faut-il compter uniquement les guerres, inclure les frappes aériennes, les opérations spéciales, les missions de maintien de la paix ou encore les évacuations de civils ?
Une présence militaire mondiale
Malgré ces différences de méthode, plusieurs constats font largement consensus.
La France dispose aujourd’hui de forces prépositionnées ou déployées dans différentes régions du monde, notamment en Afrique, au Moyen-Orient, dans l’océan Indien, aux Antilles, en Guyane, dans le Pacifique et en Europe.
Au cours des dernières décennies, les armées françaises ont notamment été engagées au Liban, au Tchad, en Côte d’Ivoire, au Kosovo, en Afghanistan, en Libye, au Mali, au Niger, en Irak, en Syrie …
À cela s’ajoutent de nombreuses missions plus courtes, humanitaires, de maintien de la paix ou de protection des populations civiles.
Une exception parmi les pays européens
Parmi les pays d’Europe occidentale, peu de pays ont autant projeté leurs forces armées à l’étranger depuis 1945 que la France. Seuls les États Unis et, dans une moindre mesure, le Royaume Uni présentent un niveau d’engagement comparable sur une aussi longue période.
Cette dernière comparaison complète les précédentes.
Défilé militaire parmi les plus guerriers de la planète, hymne national au vocabulaire particulièrement martial, l’un des plus vastes empires coloniaux de l’Histoire, deuxième exportateur mondial d’armes et engagement militaire extérieur durable : la France apparaît, une fois encore, dans les premiers rangs d’indicateurs directement liés à la puissance militaire conquérante et morbide.
Il reste désormais au lecteur d’apprécier la signification de cette accumulation de faits et de s’interroger sur la place qu’occupe aujourd’hui le fait militaire dans l’identité et la politique de la France.
Une démocratie de paix… vraiment ?
La France se présente volontiers comme l’auto-proclamée « patrie des droits de l’homme », une puissance diplomatique (qu’elle n’est plus, surtout depuis cette dernière décennie) et un « acteur de la paix ».
Pourtant, lorsqu’il est question de défilés militaires, de paroles guerrières, d’empire colonial, d’exportations d’armes ou d’interventions extérieures, elle se retrouve souvent aux côtés de la Russie, de la Chine ou de la Corée du Nord.
Cette proximité répétée ne suffit pas encore à faire de la France une dictature. Elle oblige néanmoins à interroger la nature de sa démocratie.
Peut-on continuellement célébrer les armes, vendre des armes et employer les armes, tout en prétendant incarner la paix ? Peut-on conserver les réflexes, les symboles et les ambitions d’une puissance impériale tout en se présentant comme un modèle démocratique ?
La France est peut-être une démocratie. Mais elle apparaît aussi, dans les faits, comme la démocratie la plus guerrière du monde.
Une démocratie de paix, vraiment ?
