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Quand la mer ouvre de nouvelles perspectives à l’agriculture
Depuis des siècles, les algues bretonnes accompagnent l’agriculture de notre pays.
Aujourd’hui, elles suscitent un intérêt scientifique renouvelé, bien au-delà de leurs usages traditionnels. À la Station biologique de Roscoff /Rosko, sur la côte nord du pays, des chercheurs explorent les relations entre les algues et les micro-organismes qui les entourent. Leurs découvertes pourraient contribuer à améliorer la résistance des cultures face aux sécheresses et à d’autres contraintes environnementales.
Cette rencontre entre algues bretonnes et agriculture ouvre des perspectives particulièrement intéressantes pour la Bretagne.
En effet, notre pays réunit une richesse marine exceptionnelle, des laboratoires reconnus et une agriculture particulièrement développée. Cependant, derrière les promesses des biostimulants d’origine marine, plusieurs questions demeurent : comment fonctionnent-ils réellement et quels bénéfices apportent-ils aux agriculteurs ? Les recherches récentes apportent des éléments de réponse, tout en distinguant les résultats démontrés des espoirs encore à confirmer.
Algues bretonnes et agriculture : une histoire ancienne, une science nouvelle
Bien avant l’apparition des biotechnologies, les agriculteurs bretons connaissaient déjà les vertus du goémon.
Récoltées sur les côtes, ces algues servaient notamment à enrichir les sols et à entretenir leur fertilité. Cette pratique ancestrale témoigne des liens étroits qui unissent depuis longtemps la mer et les campagnes bretonnes. Toutefois, les recherches actuelles explorent des mécanismes biologiques très différents de ceux de cette fertilisation traditionnelle.
Aujourd’hui, les scientifiques ne s’intéressent plus uniquement aux éléments nutritifs contenus dans les algues.
Ils étudient également certaines molécules capables d’influencer le fonctionnement des plantes, parfois à très faibles doses. Ces substances entrent dans la composition de biostimulants, destinés à améliorer l’utilisation des nutriments ou la tolérance aux stress environnementaux. Contrairement aux engrais classiques, leur fonction première n’est donc pas d’apporter directement des éléments fertilisants.
Cette évolution ouvre un nouveau chapitre dans la valorisation des ressources marines bretonnes.
Des espèces comme Ascophyllum nodosum, une algue brune présente sur nos côtes, intéressent particulièrement les chercheurs et les industriels. Cependant, leurs propriétés dépendent aussi des procédés d’extraction et de la composition des produits obtenus. C’est précisément cette complexité que les travaux scientifiques cherchent aujourd’hui à mieux comprendre.
La Bretagne dispose déjà d’une filière spécialisée dans la récolte, la transformation et la valorisation des algues.
NHU Bretagne a notamment consacré plusieurs publications à leur histoire et leurs utilisations, ainsi qu’aux perspectives industrielles de cette ressource. Mais une nouvelle question mobilise désormais les laboratoires : les propriétés recherchées proviennent-elles uniquement des algues elles-mêmes ? Ou certains micro-organismes vivant à leur contact participent-ils à la production des molécules actives ?
À Roscoff / Rosko, les chercheurs explorent le microbiome des algues
À la Station biologique de Rosko, les scientifiques cherchent à comprendre ce qui rend certaines algues particulièrement intéressantes pour l’agriculture.
Leur attention se porte notamment sur Ascophyllum nodosum, une algue brune présente sur les côtes bretonnes. Mais les chercheurs ne se limitent plus à l’étude de l’algue elle-même. Ils explorent désormais tout un univers microscopique composé de bactéries, de champignons et d’autres organismes vivant à son contact.
Cet ensemble forme le microbiote ; le microbiome désigne ici ces organismes, leurs gènes et leur environnement.
En effet, une algue ne vit jamais totalement isolée dans son environnement marin. Elle entretient des relations complexes avec des organismes qui peuvent participer à son fonctionnement biologique. Les scientifiques cherchent donc à déterminer si ces partenaires contribuent à produire ou transformer des molécules présentant un intérêt agricole.
C’est notamment l’objectif du programme de recherche SEABIOZ, coordonné par Philippe Potin, directeur de recherche au CNRS. Associant plusieurs laboratoires et le groupe breton Roullier, ce projet disposait d’un budget global annoncé de 2,56 millions d’euros. Ses travaux, programmés entre janvier 2021 et juin 2026, portaient sur les interactions entre les algues et leurs communautés microbiennes. Au 3 novembre 2026, notre recherche documentaire n’a toutefois retrouvé aucun bilan public confirmant un débouché agricole commercial issu de ces travaux.
Une étude scientifique publiée en décembre 2025 apporte néanmoins des connaissances nouvelles sur cet univers méconnu.
À Pleubian / Pleuvihan, dans les Côtes d’Armor, Coralie Rousseau et ses collègues ont notamment analysé 208 échantillons d’Ascophyllum nodosum. Ils ont observé des communautés bactériennes variables selon les saisons et les parties de l’algue, tandis que certaines associations fongiques apparaissaient plus stables. Ces observations révèlent ainsi une organisation biologique bien plus complexe que ne le laisse supposer l’apparence de ces algues marines.
Les résultats ne démontrent pas encore que ces micro-organismes améliorent directement les rendements agricoles.
En revanche, ils permettent de mieux comprendre les interactions biologiques susceptibles d’intervenir dans la composition des extraits d’algues. Cette distinction est essentielle, car identifier une communauté microbienne ne suffit pas à prouver son efficacité sur une culture. Toutefois, les travaux de Roscoff / Rosko ouvrent des pistes nouvelles pour rechercher les substances responsables des effets observés chez certaines plantes.
Sécheresse, racines, rendement : que peuvent réellement apporter les algues aux cultures ?
Les biostimulants à base d’algues suscitent un intérêt croissant dans le monde agricole.
Plusieurs études montrent qu’ils peuvent influencer le développement racinaire, l’assimilation des nutriments et certaines réactions des plantes aux stress environnementaux. Ces propriétés pourraient notamment aider les cultures à mieux supporter des épisodes de sécheresse. Cependant, leur efficacité dépend fortement des espèces cultivées, des formulations utilisées et des conditions agricoles.
Les pommes de terre offrent un premier exemple de ces résultats encourageants, mais variables.
En Pologne, une expérimentation menée entre 2012 et 2014 a étudié deux extraits d’algues sur des variétés précoces. L’année 2013, chaude et très humide, a enregistré une augmentation du rendement de 17,2 % avec l’un des traitements. En revanche, les résultats obtenus en 2012 ne présentaient aucune différence statistiquement significative, ce qui interdit de généraliser cette performance.
D’autres recherches s’intéressent directement au développement des racines, un facteur important pour l’alimentation hydrique et minérale des plantes.
En 2026, un extrait précis a accru la biomasse racinaire de jeunes blés et orges de 12 à 26 %. Toutefois, ces résultats ont été obtenus in vitro, dans des conditions expérimentales très différentes de celles d’une exploitation agricole. Des racines plus développées ne garantissent donc pas automatiquement une meilleure récolte ni une réduction des apports d’engrais.
Les essais conduits sur les céréales invitent également à la prudence.
Dans neuf expérimentations menées en 2022 et 2023, ARVALIS a relevé un gain moyen de 0,6 quintal par hectare avec Superfifty. Cette différence n’était pas statistiquement significative, tandis que d’autres produits testés présentaient des résultats également modestes ou incertains. Autrement dit, les effets biologiques observés en laboratoire ne se traduisent pas systématiquement par une augmentation mesurable des récoltes.
Une vaste méta-analyse publiée en avril 2026 apporte néanmoins un éclairage plus général sur ces technologies.
Portant sur 198 études et 2 021 comparaisons, elle relève une augmentation moyenne des rendements de 16,3 % avec des extraits d’algues. Ce résultat exige toutefois de la prudence, car les expériences regroupent des cultures, des climats et des formulations très différents. Il ne signifie donc aucunement qu’un agriculteur breton pourrait espérer une progression équivalente en utilisant ces produits.
Au-delà des rendements, la question de la résistance à la sécheresse mobilise particulièrement les chercheurs. Certaines expériences sur la tomate montrent que des extraits d’une même algue peuvent provoquer des réactions physiologiques différentes selon leur préparation. La matière première ne suffit donc pas à prévoir l’efficacité d’un extrait. Dès lors, le véritable défi consiste à transformer ces observations en résultats réguliers, mesurables et économiquement intéressants pour les agriculteurs.
Des laboratoires bretons aux exploitations agricoles
En Bretagne, les recherches sur les algues ne restent pas confinées aux laboratoires universitaires.
Plusieurs entreprises développent déjà des produits destinés à améliorer le fonctionnement des cultures et leur résistance aux contraintes environnementales. Cette activité repose sur des collaborations entre scientifiques, industriels et agriculteurs, qui cherchent à transformer les découvertes en applications concrètes. Cependant, il faut distinguer les produits commercialisés des innovations scientifiques dont l’efficacité reste à confirmer.
Le groupe Roullier, implanté à Saint-Malo, a notamment participé au programme SEABIOZ à travers sa filiale Agro Innovation International. Par ailleurs, TIMAC AGRO développe des solutions agricoles associant notamment extraits d’algues et autres substances d’origine végétale. À Pontrieux / Pontrev, dans les Côtes d’Armor, l’entreprise dispose d’installations industrielles consacrées à ces productions. Cette présence illustre la capacité de la Bretagne à associer recherche scientifique, transformation industrielle et débouchés agricoles.
D’autres acteurs bretons participent également à cette dynamique, avec des approches parfois différentes.
À Plouguerneau / Plougerne, Agrimer valorise notamment Ascophyllum, Fucus et Laminaria, et commercialise des biostimulants sous la marque Agrocéan.
À Saint Malo / Sant Maloù, Goëmar développe des spécialités issues de substances marines, tandis que Symbiomer travaille sur la récolte et la transformation des algues. Ces entreprises illustrent la diversité des savoir-faire bretons, même si leurs produits ne bénéficient pas tous d’une validation scientifique indépendante comparable.
Les recherches universitaires contribuent également à cette évolution industrielle.
À l’Université Bretagne Sud, des travaux avec Olmix ont étudié la germination du blé et les réactions de tomates au manque d’eau. Toutefois, cette collaboration est distincte du programme SEABIOZ conduit à Roscoff / Rosko avec le groupe Roullier. Il serait donc inexact de présenter toutes ces recherches comme les différentes étapes d’un même projet industriel.
La question économique dépasse néanmoins la seule mise au point de nouveaux produits agricoles. Les découvertes réalisées en Bretagne peuvent créer des emplois qualifiés, développer des procédés industriels et ouvrir de nouveaux marchés. Mais la maîtrise des technologies, des brevets et des centres de décision reste essentielle, comme l’illustre l’évolution récente de l’actionnariat d’Olmix. Pour la Bretagne, l’objectif ne consiste donc pas seulement à fournir des algues, mais aussi à bénéficier de leur transformation.
Les algues bretonnes peuvent-elles transformer l’agriculture de demain ?
Les découvertes scientifiques ouvrent des perspectives intéressantes pour une agriculture confrontée à des conditions climatiques de plus en plus exigeantes.
En Bretagne, sécheresses, variations de température et contraintes économiques renforcent l’intérêt pour de nouvelles solutions agronomiques. Les biostimulants issus des algues pourraient ainsi compléter certaines pratiques agricoles, sans remplacer les engrais, l’irrigation ou les traitements nécessaires. Leur véritable intérêt dépendra surtout de résultats reproductibles dans les exploitations, et non de performances obtenues uniquement en laboratoire.
Pour les agriculteurs, la question de la rentabilité reste déterminante.
Un produit peut stimuler le développement d’une plante sans provoquer une augmentation suffisante de la récolte pour couvrir son coût. Il faut donc considérer son prix, les doses utilisées, les frais d’application et la valeur de la production supplémentaire. En définitive, une innovation agricole devient réellement intéressante lorsqu’elle apporte un bénéfice mesurable dans les conditions habituelles de culture.
La disponibilité des algues constitue un autre enjeu essentiel pour l’avenir de cette filière.
Si les côtes bretonnes abritent une importante diversité d’espèces, les ressources marines ne sont pas illimitées. Leur récolte doit respecter les cycles biologiques, préserver les peuplements naturels et tenir compte des évolutions du milieu marin. Par ailleurs, le réchauffement de la mer en Bretagne peut fragiliser certaines populations d’algues et modifier leurs conditions de développement.
L’algoculture pourrait contribuer à diversifier les approvisionnements, mais elle ne constitue pas une réponse universelle.
Toutes les espèces ne se cultivent pas avec la même facilité, et leurs propriétés varient selon les conditions de croissance. De plus, la qualité des extraits dépend des procédés de récolte, de conservation et de transformation. Le développement de cette activité devra donc concilier les besoins industriels avec la préservation des écosystèmes marins.
La Bretagne est un pays qui possède néanmoins des atouts remarquables pour participer à cette évolution.
Ses chercheurs explorent les mécanismes biologiques des algues, tandis que ses entreprises développent des applications industrielles utiles à l’agriculture. Cependant, transformer une découverte scientifique en solution agricole demande du temps, des investissements et des expérimentations rigoureuses. C’est à cette condition que les algues bretonnes pourront soutenir l’innovation agricole et contribuer à l’économie de notre pays.

La Bretagne, une puissance maritime tournée vers l’avenir
Les recherches menées à Rosko montrent combien la mer recèle encore de ressources scientifiques à découvrir.
Les algues bretonnes, longtemps utilisées pour enrichir les terres agricoles, pourraient désormais contribuer à relever certains défis de l’agriculture moderne. Cependant, les promesses des biostimulants devront se confirmer par des résultats solides, reproductibles et économiquement accessibles. C’est tout l’enjeu du passage de la recherche fondamentale aux applications concrètes dans les exploitations.
Au-delà de l’agriculture, ces découvertes rappellent que la richesse maritime de la Bretagne représente un formidable potentiel d’innovation. Encore faut-il préserver ses ressources, soutenir ses chercheurs et transformer leurs découvertes en activités créatrices de valeur pour notre pays. Car la mer n’est pas seulement une frontière naturelle : elle constitue aussi un espace de connaissances, d’initiatives et de perspectives économiques.
Bretagne : un pays à ce point maritime n’est jamais un petit pays.
