chagos comme un avertissement pour la Bretagne

Chagos : un avertissement pour la Bretagne ?

de Alain RAULLET

L’année civile humaine, planétaire, tout ce que vous voulez, commence fort. Et même très fort.
Car un événement international, aussi spectaculaire que glaçant, a donné le ton : un État est allé chercher un chef d’État chez lui, sur son sol, pour l’emmener de force ailleurs, chez lui, à lui.
Une sorte de coup de force assumé, baptisé Operation “Absolute Resolve”, qui a laissé un goût de sidération. Le droit international, dans cette affaire, a été piétiné sans détour. 

Et, pourtant, malgré le fracas, les questions s’accumulent. 
Pourquoi maintenant ? 
Avec quel objectif réel ? Et surtout, avec quelles conséquences ? 
Pour l’instant, on ne voit pas apparaître de réponse objective, seulement des hypothèses et des récits concurrents.

Puis, à peine cet épisode bascule-t-il dans la catégorie des “actualités éphémères”, qu’un autre sujet écrase tout : le Groenland.
Tout le monde en parle.
D’une part, c’est proche de notre Europe, déjà fragilisée. D’autre part, c’est stratégique, donc attirant.
Or cette focalisation soudaine me rappelle immédiatement une autre histoire, moins médiatisée. Une histoire plus discrète, plus lointaine, plus “petite” en apparence.
Mais une histoire qui dérange, parce qu’elle pose, elle aussi, la même question essentielle : quand les puissants décident, que reste-t-il du respect dû aux populations autochtones ?

Les Chagos, vous connaissez ?

D’abord, reconnaissons-le honnêtement : peu de personnes connaissent réellement l’archipel des Chagos.
Pourtant, ce nom discret renvoie à l’un des scandales géopolitiques les plus durables de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Et surtout, il pose une question fondamentale qui dépasse largement l’océan Indien.

Car au fond, les Chagos ne racontent pas seulement l’histoire d’îles lointaines. Ils racontent ce qui arrive lorsqu’un peuple n’a plus la capacité de décider pour lui-même.

Un archipel stratégique, une population effacée

L’archipel des Chagos est composé de sept atolls et d’une cinquantaine d’îles, situés au cœur de l’Océan Indien. Il se trouve à environ 1 174 kilomètres au sud de Malé, aux Maldives, et à 1 832 kilomètres à l’est de Victoria, aux Seychelles. Administrativement, il est placé sous contrôle britannique, au sein du British Indian Ocean Territory (BIOT), mais il est revendiqué par la République de Maurice, avec le soutien explicite de l’Assemblée générale des Nations unies.

Pendant près de deux siècles, ces îles ont été habitées. Les Chagossiens vivaient principalement sur les îles Salomon et Boddam, ainsi que sur les atolls de Peros Banhos et de Diego Garcia. Une société insulaire s’y était développée, avec sa culture, ses traditions et son lien profond au territoire.

Pourtant, entre 1966 et 1973, cette population a été progressivement expulsée. Non pas à la suite d’une catastrophe naturelle ou d’un conflit local, mais par décision politique concertée entre le Royaume Uni et les États Unis.

Diego Garcia, clé militaire de l’océan Indien

Dans les années 1960, les États Unis recherchent un point d’appui stratégique majeur dans l’Océan Indien. Leur regard se tourne alors vers Diego Garcia, île principale de l’archipel. Sa position permet d’intervenir rapidement au Moyen-Orient, de surveiller les grandes routes maritimes mondiales et de sécuriser les flux d’hydrocarbures et de matières premières.

À la suite de négociations secrètes, Londres accepte de mettre l’île à disposition de Washington. En 1966, un échange de lettres, sans vote du Parlement britannique, scelle l’accord. L’île est louée pour cinquante ans, initialement jusqu’en 2016. Dans le même temps, le Royaume Uni détache arbitrairement les Chagos de Maurice, alors colonie britannique, afin de créer une nouvelle entité : le Territoire britannique de l’océan Indien.

Officiellement, Londres déclare que l’archipel ne possède pas de population permanente. En réalité, cette affirmation est fausse. Elle permet surtout d’éviter toute obligation internationale liée au droit des peuples colonisés.

Une expulsion méthodique et assumée

Progressivement, les autorités britanniques mettent en place une politique d’éviction des Chagossiens. Les méthodes sont multiples : interdiction de retour après un voyage, restrictions d’approvisionnement en nourriture et en médicaments, pressions psychologiques constantes. L’épisode le plus traumatisant reste le gazage et l’empoisonnement des chiens de compagnie, destinés à briser moralement la population.

En 1973, les derniers habitants sont déportés par cargo vers Maurice et les Seychelles. Leur déracinement est total. Une aide financière limitée est accordée ultérieurement, mais elle ne compense ni la perte de leur terre, ni celle de leur mode de vie.

Pendant ce temps, la base militaire américaine devient pleinement opérationnelle en 1977. Aujourd’hui encore, Diego Garcia n’est habitée que par des militaires américains, des fonctionnaires britanniques et des travailleurs sous contrat.

Des décennies de recours, sans véritable justice

À partir de 1998, les Chagossiens engagent une série de recours juridiques contre le gouvernement britannique. Ils demandent une reconnaissance de leur expulsion, un droit au retour et une indemnisation digne. Certaines décisions de justice leur donnent partiellement raison, notamment en 2006 et 2007, lorsque la Haute Cour britannique invalide des mesures d’interdiction de retour.

Cependant, en 2008, la Chambre des Lords tranche définitivement en faveur du statu quo. Le caractère militaire et stratégique de Diego Garcia est jugé prioritaire. Le droit des Chagossiens à vivre sur leurs îles est écarté.

En 2023, l’ONG Human Rights Watch franchit un cap supplémentaire. Elle accuse explicitement le Royaume Uni et les États Unis de crimes contre l’humanité, évoquant un crime colonial en cours, des déplacements forcés et une persécution raciale et ethnique.

Une restitution annoncée… puis suspendue

Le 3 octobre 2024, Londres annonce son intention de transférer la souveraineté des Chagos à Maurice. Le Royaume Uni conserverait toutefois le contrôle de la base de Diego Garcia, louée aux États Unis. Une restitution était annoncée pour mai 2025, puis reportée. Fin 2025, le processus reste incertain. Début 2026, les Chagossiens attendent encore.

Cette attente prolongée nourrit un sentiment d’injustice supplémentaire. Car sans retour effectif, la restitution reste largement symbolique.

Et le Groenland dans tout cela ?

À première vue, le parallèle peut surprendre. Pourtant, la situation du Groenland rappelle que les territoires stratégiques attirent toujours les convoitises. Là aussi, la présence militaire, les ressources naturelles et la position géographique suscitent des intérêts majeurs.

Dès lors, une question s’impose : lorsque des puissances souhaitent un contrôle exclusif, que devient la voix des populations locales ? 
L’histoire des Chagos montre que le respect des peuples n’est jamais garanti par principe.

Bretagne : pas une équivalence, mais un signal d’alerte

Il serait intellectuellement malhonnête de comparer directement la Bretagne à la tragédie vécue par les Chagossiens. Personne n’est déporté, personne n’est empêché de revenir sur sa terre par la force militaire.

Cependant, les mécanismes de fond méritent d’être interrogés. En Bretagne, la pression immobilière liée aux résidences secondaires fragilise l’accès au logement pour de nombreux habitants. Progressivement, certaines communes voient leur composition démographique évoluer. Les centres de décision locaux s’éloignent parfois de la réalité vécue sur place.

Dans le même temps, la culture bretonne lutte pour rester vivante. La langue, les usages et les équilibres sociaux sont soumis à une dilution lente, souvent silencieuse. Ce processus n’a rien de spectaculaire, mais il n’en est pas moins réel.

Un message simple, sans catastrophisme

Les Chagos ne doivent pas être brandis comme une prophétie, mais comme un avertissement. L’histoire montre qu’un peuple qui ne maîtrise plus ses choix fondamentaux devient vulnérable aux décisions prises ailleurs, pour d’autres intérêts.

La question n’est donc pas de céder à la peur, ni de sombrer dans l’excès. Elle est de rester lucide. De comprendre que la capacité à décider localement n’est jamais acquise définitivement.

Être conscients, donc vigilants

Les Chagos rappellent une vérité dérangeante : le droit international, les discours moraux et les engagements politiques pèsent peu face aux intérêts stratégiques majeurs. Cette réalité n’est pas confortable, mais elle mérite d’être regardée en face.

Pour la Bretagne comme pour d’autres peuples et nations sans État, l’enjeu est clair.
Préserver sa capacité à décider, à transmettre sa culture et à organiser son avenir n’est pas un luxe. C’est une condition de survie collective.

L’histoire n’écrase pas les peuples d’un coup.
Le plus souvent, elle les use lentement.
C’est précisément pour cela qu’il faut rester éveillés.

Breton, réveille toi !

Car sinon, le monde t’écrasera. Plus précisément, les puissants de ce monde, ceux qui décident loin de toi et sans toi, ne feront qu’une bouchée de ce que tu es. Cette réalité dérange. Pourtant, elle mérite d’être posée clairement. Car l’oppression moderne ne s’impose plus par la force brute. Au contraire, elle progresse en silence, par petites touches, jusqu’à devenir irréversible.

Le confort comme anesthésiant collectif

Breton, réveille-toi.
Ne te laisse plus endormir par la nonchalance du confort matériel, ni par cette dolce vita individuelle qui apaise les consciences. Certes, avoir une jolie maison, une belle voiture ou une télévision performante est agréable. Mais à quoi tout cela te nourrit-il réellement ?
Bien souvent, à des récits, des projets et des orientations que tu ne maîtrises pas. Ainsi, pendant que tu consommes, d’autres décident. Et dans ce flot permanent d’images et de distractions, une pensée revient sans cesse : celle des Georgia Guidestones, symbole glaçant d’une vision technocratique et déshumanisée du monde.

Le réveil nécessaire des consciences bretonnes

Breton, sors de ce cauchemar dans lequel on t’a plongé. Ou, plus honnêtement, dans lequel tu t’es laissé plonger.
Car à quoi sert-il de se croire au paradis, si l’on a vendu son âme et que l’on vit, en réalité, en enfer ? Cette question n’est pas abstraite. Elle engage ta responsabilité collective. Que penseraient nos ancêtres face à cette démission silencieuse ? En détournant le regard, nous les trahissons une seconde fois. Eux qui, pourtant, ont donné leur liberté, parfois leur vie, pour que nous existions encore comme peuple.

Agir maintenant, pas demain

Breton, prends ton avenir en main. Maintenant. Pas demain. Car le monde, lui, n’attend personne. Et si tu continues à temporiser, à relativiser, à repousser les choix essentiels, alors une forme d’exil moderne s’installera. Un exil doux en apparence, mais bien réel. Un exil sans cargos ni barbelés, certes. Mais un exil à la mode Chagos, avec les mêmes effets à long terme.

Les Chagos comme signal d’alerte pour la Bretagne

Les Chagos me semblent ainsi profondément révélateurs de la trajectoire vers laquelle notre Bretagne pourrait dériver. J’aimerais me tromper. Sincèrement. J’aimerais être dans l’erreur la plus totale. Pourtant, les signaux s’accumulent, et ils méritent d’être regardés en face.

La fin de cycle des empires

D’autant plus que le monde occidental paraît engagé dans la phase terminale d’un cycle historique bien connu. L’histoire des empires se répète souvent selon le même schéma. D’abord viennent les pionniers. Puis arrivent les conquêtes. Ensuite se développe le commerce. S’installe alors l’abondance. Puis les élites intellectuelles cherchent à tout régenter. Enfin, presque toujours, survient la décadence.

Être lucides pour ne pas subir

Soyons-en conscients. Et, par conséquent, soyons avertis.

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