L’Armorique: des mers d’Orient à Landévennec

L’Armorique: des mers d’Orient à Landévennec

Le cimetière des bateaux

Il est un endroit où sommeillent de grands navires, usés par leur longue vie de traversées autour du globe, et qui attendent patiemment leur ultime destination : le cimetière à bateaux de Landévennec. Nichés dans les méandres de l’Aulne maritime, à l’abri des assauts de la rade de Brest, une poignée de coques désarmées de la Marine Nationale séjournent en paix. Après quelques années passées dans ce refuge hors du temps, elles sont tour à tour emmenées vers des chantiers de démantèlement.

La présence de ce cimetière attire de nombreux curieux qui viennent les observer depuis le belvédère, ou en passant à proximité avec un bateau. Mais il est aussi régulièrement sujet à débat, car le site classé Natura 2000 entend bien épargner la faune et la flore de toute sorte de pollution. La Marine Nationale assure de son côté que tout est entrepris en amont afin de limiter les sources polluantes. D’autant que durant la période de nidification, jusqu’à 380 nids de goélands argentés, bruns et marins ont déjà été recensés à bord de ces navires.

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Cimetière des bateaux de Landévennec

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Cimetière des vieux bateaux de Landévennec un matin brumeux sur l’Aulne

Ainsi deux regards s’opposent.

Les nostalgiques qui aiment se souvenir de l’histoire de ces bateaux ou les romantiques admirant simplement les lumières qui font vibrer les coques, inspirant de nombreux artistes. On se souvient d’ailleurs des créations de Paul Bloas à bord de ces bâtiments avec une vingtaine de hauts personnages en papier, des « Prisonniers fantômatiques ».
www.letelegramme.fr/finistere/landevennec/paul-bloas-et-les-epaves-la-meme-reponse-a-tous-les-artistes16-01-2015-10493920.php
Mais aussi des performances de la West Coast Family à bord du Colbert.
www.theriderpost.com/disciplines/urban/parkour-cimetiere-bateaux
Il est évidemment strictement interdit de monter à bord des bateaux militaires !

Et puis il y a les sceptiques qui doutent de l’esthétisme de ces navires pleins de rouille. Et voient en eux davantage de décrépitude que de poésie, nuisant à la beauté naturelle du site. Quoiqu’il en soit, depuis 2014 le cimetière à bateaux compte de moins en moins de pensionnaires. Et aujourd’hui, seuls trois navires attendent leur démantèlement. Landévennec se vide de ses fantômes, mais il en est un bien caché qui y demeurera à tout jamais …

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Matin brumeux sur le cimetière des bateaux de Landevenneg

Petit rappel historique pour commencer !

Le site est d’abord étudié par Vauban pour abriter un port. Mais le développement est finalement privilégié à Brest. Après la Station Navale créée par Napoléon III (vers 1840) où les bateaux en réserve accueillaient alors près de 200 marins, l’anse de Penforn est occupée par les Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils aménagent certains navires pour leurs activités. Au lendemain de la guerre, la réserve de bâtiments en bon état devient un mouillage de coques désarmées de la Marine nationale en attente de départs pour sabordage (aujourd’hui interdit) ou déconstruction.

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Vieux bateau de guerre à l’ancre au cimetière de bateaux de Landevennec

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Silhouette d’un bateau du cimetière de Landevennec dans le brume matinale

Après avoir vu défiler des dizaines de navires, le site ne compte aujourd‘hui plus que trois vestiges du passé :

– L’Albatros, un ancien patrouilleur austral (chalutier de pêche hauturière dans une première vie) mis en service en 1984 et qui doit prochainement rejoindre le port de Lorient pour servir de brise-lame.
– la frégate de haute-mer Duguay-Trouin, spécialisée dans la lutte anti-sous-marine, complétée par des moyens de lutte anti-navires et d’autodéfense anti-aérienne ; lancée en 1973.
– La frégate anti-sous-marine L’Aconit, construite autour de deux systèmes novateurs : le sonar remorqué actif DUBV43 et le missile porte-torpilles Malafon ; mise en service en 1973.

Et l’Armorique …

On pense alors avoir fait le tour de ces navires en fin de vie, mais il existe pourtant un quatrième fantôme, invisible à l’œil nu, et qui habite les lieux depuis plus de 70 ans … L’Armorique.

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L’Armorique dans toute sa splendeur … de navire militaire.

Difficile de passer à côté de ce beau vaisseau de 105 mètres me direz-vous ! Et pourtant, il est là sous vos yeux. Vous aurez beau le chercher dans les recoins de l’Aulne maritime, derrière les grands arbres, ou autour des îles mystérieuses, c’est tout au fond de l’eau qu’il vous faudra l’imaginer ! Car après avoir navigué sur les mers lointaines de l’Orient, c’est un bien triste sort qui l’a mené dans les eaux de Landévennec.

Sur les mers d’Orient

L’Armorique a d’abord été baptisé Mytho et fut lancé à Cherbourg le 11 mars 1879. Conçu comme un transport armé, il est élaboré dès sa construction comme un navire-hôpital pour le voyage Toulon-Orient, vers les terres coloniales. A la fois robuste (coque entièrement en fer), grand et rapide, il est capable de naviguer sans ravitaillement en charbon. Il permet également de transporter des chevaux pour la logistique des militaires. C’est un navire polyvalent qui sert à la fois au transport des troupes, d’ingénieurs et à l’évacuation sanitaire des civils. Le Mytho vogue ainsi sur des mers qui font rêver les explorateurs : baie d’Along, Alger, le Tonkin, Singapour, etc…

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Malades civiles en provenance d’Afrique du Nord rapatriés vers la métropole à bord du Mytho

« Au cours d’un autre trajet (Saïgon), le transport embarque aussi un cheval pour Courbet. Quand le temps est calme, on répand du sable sur le pont et on lui fait faire le tour, la bride à la main ».

Une deuxième vie.

En 1907, fatigué par tant de voyages le navire cesse définitivement ses excursions orientales et patiente dans le port de Toulon en attendant de connaître son sort. Les travaux de réparations sont trop élevés, on l’imagine déjà condamné. Sa deuxième vie commence pourtant en 1909 lorsque la Marine Nationale décide de le rapatrier à Brest pour en faire un bateau école. Le Mytho devient L’Armorique. Les jeunes marins suivent un programme d’instruction élémentaire et s’initient à la vie professionnelle : l’école des mousses.

« Malgré la rudesse relative de la vie à bord d’un bâtiment école de la Royale à cette époque, l’ambiance était très bonne. Nous étions jeunes, d’origine et de milieux sociaux divers, solidaires, et nous apprenions un dur mais beau métier. » Pierre Berlot

Mais l’histoire rattrape le destin de L’Armorique et la Seconde Guerre Mondiale en sonnera le glas.

Au début de l’été 1940, le déferlement allemand menace le port de Brest. « L’heure est à l’évacuation et au sauve-qui-peut ». Lorsque les Allemands arrivent à Brest, ce grand navire d’un autre temps les encombre, ils décident donc de l’amener à Landévennec pour s’en servir comme atelier, l’anse de Penforn étant moins exposée aux bombes. Les mâts sont enlevés et les voiles transformées en bâches. L’Armorique est désormais au service de la maintenance des batteries d’artillerie côtière. A l’été 1944, l’armée allemande refusant sa défaite, incendie et saborde L’Armorique. Landévennec sera sa dernière destination.

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Le site au début du XXème siècle

 

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L’Armorique tristement devenu bateau atelier allemand

 

Exploration sous-marine.

Ce grand navire sombrera dans l’oubli jusqu’à ce qu’une équipe de passionnés décide de faire revivre sa grande histoire. A la fin de l’année 2007, les explorateurs sous-marins de l’ « Expédition Scyllias » nous livrent un magnifique témoignage du vaisseau fantôme. En dépit des courants et des eaux troubles de l’Aulne maritime. L’émotion est à son comble lorsque l’épave s’offre aux plongeurs. Un mur de métal concrétionné se dresse par 22 mètres de fond, légèrement penché sur tribord. La faune aquatique occupe désormais les lieux. Mais l’épave est en bon état de conservation.

« Bercés par cette étrange ambiance presque sépulcrale, l’esprit vagabonde et la pensée se tourne vers ces jeunes mousses pleins d’entrain et de vie qui, au siècle dernier, animaient ce navire à jamais silencieux. »

Le cimetière à bateaux de Landévennec n’existera peut-être plus d’ici quelques années. Mis l’âme de L’Armorique demeurera à jamais quelque-part au fond de l’Aulne…

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Plongée sous-marine sur l’épave de l’Armorique

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Crédits photos

Aïcha Dupoy de Guitard, association ABIM, association Expédition Scyllias, Amicale des PupillesMousses, Marine Nationale, David Tétard et Jean-Louis Maurette.

Sources

« L’Armorique, le Fantôme de Landévennec » Expédition Scyllias, Patrick David / Editions du bout du monde, Wikipédia, Le Télégramme, Antreizh

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A propos de l'auteur

Aïcha DUPOY de GUITARD
Aïcha DUPOY de GUITARD 3 articles

Passionnée de nature, d’art et de poésie, mes pas sont guidés par mes émerveillements. Je tente alors de partager ces instants éphémères à travers mes photos, pour que qu’ils se transforment en fragments d’éternité. La Bretagne est pour moi une immense source d’inspiration, tant d’un point de vue naturel qu’humain. Quelle chance nous avons !

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