La blockchain libérera t-elle nos nations invisibles ?

La blockchain libérera t-elle nos nations invisibles ?

Une anecdote

En 94, alors que j’étais vendeur dans un hypermarché informatique surnommé la Foire permanente de l’informatique, les gens nous faisaient remarquer, qu’en France, on avait le Minitel et qu’ils ne voyaient pas ce qu’internet pouvait leur apporter de plus. Auparavant, le patron de cet hypermarché avait lancé un magasin d’électroménager. Comme il restait un peu de place, il avait sous-loué le fond du magasin pour un magasin d’informatique personnelle et d’électronique. Il avait alors eu la surprise de constater qu’un grand nombre de personnes traversaient son magasin sans même regarder les écran de télévision allumés et se dirigeaient directement vers ce petit magasin au fond. Et bien c’est ce qui est en train de se passer, un tas de bidouilleurs informatiques traversent l’internet pour se précipiter vers la blockchain. Qu’est-ce que la blockchain va nous apporter de plus, en particulier à nous nations invisibles ? C’est ce que je vais tenter d’expliquer dans cet article.

Ce qui va nous redéfinir

Hacker Noon, le site des bidouilleurs informatiques, et qui titre à plus d’1 million de lecteurs par mois, est submergé d’articles sur la Blockchain, c’est le sujet le plus chaud du moment. Pourquoi ?

Après le web 1.0, dans les années 90, et la floraison de sites personnels, producteurs de contenu, le web 2.0 des années 2000 qui crée ou amplifie les GAFA, ces géants (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui nous transforment en moutons numériques, nous sommes à l’aube d’un bouleversement de nos vies : la chaîne de blocs, la blockchain recrée du lien et de la confiance.

Elle a été créée en 2008-2009. Elle donne un nouveau pouvoir à chacun au sien de communautés numériques. Cela fait plusieurs années maintenant que la confiance déserte les grandes structures et les institutions « représentatives ». Il est temps de redéfinir ce qui nous réunit. Prenons conscience de ce plaisir que nous avons à être ensemble. Créons enfin des institutions qui nous ressemblent et nous reflètent. Nous faisons partie de ces « nations invisibles », de ces nations vaincues et humiliées par la force brute, nous sommes de ces nations invisibles qui perdent la conscience de ce qu’elles sont sous la pression avide des États-nations hérités des guerres, des monarchies, des mouvements des peuples de 1848 puis des lendemains des guerres mondiales.

Nazaré monsters par Mike Holloway cc flickr

La Bretagne et la blockchain

La Bretagne a connu une révolution culturelle depuis les années 60 et 70, révolution qui a fait naître les écoles Diwan, les festoù-noz et ce sentiment largement partagé d’être Breton(ne). La prochaine vague sera numérique et politique, à nous de nous en emparer pour conduire notre devenir. La prochaine vague se gagnera sur le numérique grâce à la blockchain et aux contrats intelligents. Nous avons eu la centralisation et ses arrières-gardes, la décentralisation et maintenant nous allons vivre le réseau distribué sur lequel repose la blockchain et qui se reflétera tôt ou tard dans le politique. Cette révolution est invisible comme une lame de fond. Maintenant nous ne voyons que des géants qui semblent sûrs d’eux mais qui sont fragiles et vulnérables à cette technologie disruptive.

Imaginons

Imaginons un Facebook sûr et confidentiel dont chaque utilisateur conserve les données et une partie du programme sur son ordinateur, un facebook libre où chacun choisit ses relations et décide de ses propres données sociales et de leur circulation, un facebook comme Akasha. Nous sommes entrés dans une disruption qui va bousculer la définition de ce que nous sommes individuellement et collectivement. Ici convergent plusieurs concepts et inventions qui préparent une révolution qui va tout remettre en question et en particulier comment nous constituons un peuple.

Les États-nations sont ébranlés dans leurs prérogatives régaliennes (la monnaie, les institutions).

Qu’est-ce que la blockchain ?

Sur le sujet des chaînes de blocs, les médias ont agité un chiffon rouge, le Bitcoin, créant peur et fascination mêlées. Pour comprendre, il nous faut nous éloigner de ce chiffon rouge et anticiper cette révolution.

Imaginez un grand registre numérique qui est dupliqué sur des milliers de machines et qui comptabilise tous les échanges et les authentifie, chacun, sous forme d’une empreinte numérique immuable. Ces transactions sont validées par de nombreuses machines. Les machines seules n’ont pas de pouvoir, mais groupées, elles créent un outil de chiffrement très solide. Chaque maillon de cette chaîne inclut l’empreinte du maillon précédent créant une séquence incassable. Un faussaire serait tout de suite démasqué face au grand nombre des copies et à la séquence cohérente des différentes empreintes. Ce registre peut circuler dans une communauté fermée ou ouverte, être privé ou public.

Cette révolution est née de plusieurs concepts ou découvertes antérieures :

  • le chiffrement (ou crypting)
  • le pair à pair (ou peer to peer)
  • le code source ouvert (ou code open source)

Le chiffrement

Le chiffrement a été inventé depuis que l’écriture existe, dans le mesure où l’écriture est déjà un chiffrement. L’humain a inventé un système abstrait et arbitraire pour déchiffrer le monde. L’écriture est faite de signes abstraits qui contiennent une séquence (abc…z). Le chiffrement le plus simple consiste à remplacer une lettre par la suivante, par exemple tvjwboud signifierait suivante.

Les mathématiques ont complexifié cette possibilité de chiffrement en créant le hachage (hash). Le hachage permet de créer toujours le même mot à partir du même contenu (texte, images ou vidéo…). Si le contenu est à peine modifié, l’empreinte devient toute autre.

Ainsi avec un chiffrement MD5

  • A galon : 50f40b678e75bf4032eef50b35543191
  • a galon : 4d26026112924a91c175322e58028369

Nous avons donc ici un résultat tout à fait différent selon la source. Quelle que soit la taille des données de la source, la signature aura toujours la même taille en bits. (256 pour SHA256 par exemple pour la blockchain).

Le pair à pair

Le protocole pair à pair permet à des ordinateurs individuels d’échanger des données sans passer par un serveur central. Le protocole s’est peu à peu enrichi en y incluant un annuaire des fichiers, puis un chiffrement pour éviter que les données soient lisibles et enfin une table de hachage pour masquer les entrées de l’annuaire.

L’annuaire est dispersé dans les ordinateurs du réseau pour éviter que l’échange ne s’arrête si un ordinateur est éteint, détruit, ou saisi.

Donc nous avons un protocole de chiffrement qui valide la chaîne complète, et chacun de ses maillons est tatoué avec le maillon précédent et le moment précis de la transaction.

Cette invention crée de la confiance entre des inconnus et rend possible l’interaction à l’échelle d’une planète, d’une nation, d’un peuple ou même de groupes informels.

Avant l’ère industrielle, les gens vivaient en communauté et se connaissaient. Ils savaient plus ou moins à qui faire confiance. Puis les moyens de transport, en particulier le train, ont permis à des individus de quitter la communauté où ils vivaient. Ils se trouvèrent alors dans des milieux qu’ils ne connaissaient pas.

Le réseau distribué permet de rétablir un réseau de confiance avec un sceau numérique qui rend extrêmement problématique de modifier ce qui a été ou de revenir sur ce qui a été fait ou dit, et validé.

Le code source ouvert

code.close()Le code source ouvert est né au moment où les logiciels étaient créés par des chercheurs dans les universités. Ils s’échangeaient le code sans aucun droit d’auteur. Le code appartenait à tout le monde. Puis des personnes se sont accaparées ce code pour le vendre sous la forme de logiciels avec des procédés pour le rendre illisible sous forme de langage machine. Ils ont fait des fortunes avec ces logiciels. Parfois une porte dans le code permet de voler les données personnelles des utilisateurs pour des motifs commerciaux ou politiques. Ces logiciels permettent à des dictatures ou même à des démocraties d’avoir accès à des données intimes.

À côté de cela, un mouvement a promu le code source ouvert. Ce mouvement a permis de créer des logiciels plus sûrs par la contribution de nombreux développeurs sur un code disponible et lisible. Cela a permis à Linux de prospérer, à Apache de faire tourner la très grande majorité des serveurs web…

Nous avons besoin de transparence en politique, de transparence à l’heure des algorithmes, de transparence sur une planète tellement exploitée au détriment d’un grand nombre de terriens pour le profit de quelques uns.

Le code de blockchain est transparent, n’importe quel développeur peut en créer une. Le grand livre dont nous avons parlé plus haut est transparent, c’est cette transparence qui est en train d’accoucher d’une nouvelle Société avec de nouveaux rapports. Les tricheurs seront alors exclus de ce grand jeu.

Une nouvelle chance pour la diversité

Le Registre n’expose que des signatures qui garantissent un contenu secret et intègre à un moment donné, ce qui permet de protéger la vie privée. Il ne tourne pas sur un serveur central mais sur une galaxie informelle de machines privées, ce qui permet de garantir l’autonomie. Il abolit les intermédiaires, ceux qui parfois abusent de leur position dominante.

Avec le Registre, nous pouvons créer une nation numérique virtuelle et retisser du lien, en confiance et en confidentialité. Nous avons l’outil pour lancer des mouvements sociaux, pour organiser un référendum sur la réunification à l’échelle de la Bretagne entière, initier des actions de protestation.

Un nouveau monde

Nous pouvons créer un facebook confidentiel ou un twitter pair à pair pour échanger au-dessus des mers qui séparent les nations celtiques. Créons un parlement celtique virtuel. Pourquoi ne pas créer un media avec le système blockchain où la machine de chaque « spectateur » fait une partie du travail de traitement de l’image et du son. Nous pouvons créer une cryptomonnaie à l’échelle des nations celtiques pour échanger des marchandises sans passer par un taux de change prohibitif, y compris sur de très petits montants, monter des projets avec un financement participatif. Garantissons la provenance de notre alimentation pour des consommateurs toujours plus avides d’informations sur ce qu’ils mangent. Créons des magasins décentralisés. Ouvrons le crédit, le prêt d’argent de gré à gré. Construisons une démocratie numérique bretonne.

Les écueils

Un certain nom de défis se profilent déjà mais nous pouvons être sûrs qu’ils seront résolus au cours de cette Révolution.

  • L’électricité consommée pour créer un hachage est le premier défi que représente la blockchain. Pour résoudre ce défi, il faudrait peut-être trouver une nouvelle formule mathématique qui consomme moins ou disposer de machines qui brûlent moins d’électricité ou encore découvrir un nouveau protocole d’échange entre les machines.
Congestion Ahead Sign

Rick Obst Congestion Ahead Sign flickr

  • Le deuxième défi est la congestion. Prenez par exemple le Bitcoin, le temps de création d’un hachage s’est considérablement allongé du fait du nombre de transactions. Même Etherum et son écosystème qui comprennent 85% des initiatives autour de la Blockchain, a failli mourir de congestion, avec un soudaine augmentation de 465% des transactions du site Cryptokitties entre le 28 novembre 2017 et le 12 décembre 2017.
  • Le troisième défi est la volonté de contrôle de l’État. Ainsi au Vénézuela, l’État est en déshérence, la monnaie le Bolivar ne vaut plus rien et surtout, ne permet plus d’acheter le strict nécessaire. Un certain nombre de gens se sont mis à miner des bitcoins en installant chez eux des machines de hachage, convertissant ensuite ce qu’ils gagnent en Dollars. Une police spéciale traque ceux qui consomment plus d’électricité, pour s’emparer des machines et les installer dans des fermes à machines au service d’une crypto-monnaie nationale, le Petro. En France, avec le Linky, un pouvoir abusif n’aurait même pas besoin de chercher, puisqu’il disposerait de toutes les données en temps réel.

Les défis

Des livres blancs sont écrits pour expliquer comment l’application idéale se comporterait.

En Birmanie, plus de 500 personnes composent le blockchain facebook group, un nombre incroyable quand on sait que seuls 3% de la population utilisaient l’internet il y a encore deux ans (source). La Bretagne a une opportunité en or pour inventer le nouveau monde et construire un nouveau paradigme politique au-delà de la technologie. Que les Bretons se bougent pour le numérique, professionnels ou amateurs. Faisons appel à tous les développeurs et étudiants bretons en informatique pour créer un environnement créatif et technique. Inventons l’avenir comme nous le voulons pour ne pas le subir.

Allez, une dernière petite anecdote

Au cours du festival de Cannes en 1993, des revues étaient disposées sur des tables :Wired. À chaque fin d’article, figurait l’adresse électronique de l’auteur. Je ne comprenais pas comment on pouvait envoyer un message électronique. Maintenant tout le monde en envoie et en reçoit sans savoir encore comment ça marche, on sait juste comment faire. Cet article ne prétend pas tout vous expliquer sur la chaîne de blocs mais au moins vous donner une notion d’un futur proche et, qui sait, vous inciter à en devenir un acteur et alors fournir à la Bretagne des outils pour se créer par elle-même ce qu’on lui refuse. An dianav a rog a c’hanoun.


Quelques références

Article rédigé sur le logiciel Typora.

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A propos de l'auteur

Jean CARFANTAN
Jean CARFANTAN 2 articles

Après avoir vécu en Bretagne jusqu'à mes vingt ans, je suis parti en France et à l'étranger. Comédien et scénariste pendant une dizaine d'années, j'ai aussi écrit quatre livres d'informatique. Je vis à Pau où je travaille comme développeur d'applications web. Les Bonnets Rouges, en libérant la parole, l'initiative et la fraternité ont suscité en moi une vague d'idées et de projets web pour mon pays. J'ai lancé, il y peu, le site krou.us avec l'ambition de faire une encyclopédie contributive des pratiques artistique en Bretagne.

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