Le Camp de Conlie ou l’effroyable délibéré massacre de milliers de Bretons

Nous sommes en 1870, pendant la guerre entre France et Prusse.

Les Prussiens mieux organisés et armés que leurs ennemis français, sont aux portes d’Orléans. En fait la désorganisation de l’armée française est totale et Paris craint d’être occupé par les « casques à pointe teutons ». Le gouvernement français de l’époque, par la voix de Gambetta son ministre de la guerre, décide de forcer les hommes valides des lointaines provinces à venir défendre Paris. Ainsi il crée onze camps dans l’Hexagone dont celui de Conlie, près du Mans. Ces camps serviront à stocker les armées d’enrôlés de force. Celui de Conlie est destiné à l’Armée de Bretagne, forte d’environ 60000 hommes « volontaires » des cinq départements de Bretagne.
Donc en quelques semaines, l’État français contraint les forces vives de la Bretagne à marcher hors de Bretagne, en plein hiver, jusqu’au camp de Conlie. C’est le général breton Comte de Keratry qui est nommé à la tête de cette Armée de Bretagne.

Très vite, Gambetta va se méfier de cette Armée de Bretagne.

Car rassembler et armer des dizaines de milliers de Bretons sous le commandement d’un général … breton l’inquiète tout à coup. Ces gueux ne parlent pas français pour la très grande majorité. Cette Armée de Bretagne rappelle trop à Gambetta les Chouans et leur révolte. Gambetta va donc les parquer dans le Camp de Conlie. Et cela dans d’effroyables conditions, que n’aura à subir aucun des autres camps de l’Hexagone.

D’abord, Gambetta va commencer par retirer le commandement à ce général Comte de Keratry, trop Breton, lui aussi. Alors, en plein mois de janvier, sur un terrain récemment labouré, le Camp de Conlie va très vite devenir une immense fange. Les tentes sont de piètre qualité. La nourriture est infecte et insuffisante pour les quelques 25000 hommes qui sont concentrés là. Ils seront près de 60000 à y passer en quelques mois. L’habillement est inadapté et les maladies se propagent très vite dans de telles conditions d’insalubrité. Des épidémies de fièvre typhoïde, de variole et autres maladies contagieuses déciment l’Armée de Bretagne. Pour les armer, Gambetta fait évidemment le minimum. Cette Armée de Bretagne, forte de près de 60000 sur la période, ne recevra que 4000 vieux fusils récupérés à vil prix à l’armée américaine. Les munitions seront en général défectueuses, voire inadaptées aux fusils hétéroclites et souvent inutilisables. Gambetta ne veux prendre aucun risque et préfère tuer les Bretons dans cet immonde Camp de Conlie avant même qu’ils se présentent devant les Prussiens.

« Que nous importe ces Bretons bretonnants
A Conlie c’est d’la piétaille, ramassis de Chouans« 

Camp de Conlie

Camp de Conlie, un camp de la mort pour des milliers de Bretons, absent de tous les livres d’Histoire de la République

De ce Camp de Conlie, voici la description qu’en fait Gaston Tissandier lors de son passage dix jours avant Noël 1870 :

« Est-ce bien un camp ? C’est plutôt un vaste marécage, une plaine liquéfiée, un lac de boue. Tout ce qu’on a pu dire sur ce camp trop célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu’aux genoux dans une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties de canots. Ils sont là quarante mille nous dit-on et, tous les jours, on enlève 500 ou 600 malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage »
Les Bretons surnomment ce camp de la mort et de l’horreur Kerfank. Ce qui signifie « Ville de boue » en langue française.

D’ar gêr, d’ar gêr !

Le nouveau commandant français de l’Armée de Bretagne vient inspecter les hommes du Camp de Conlie. Marivault salue alors le courage des Bretons qui lui crient « D’ar gêr, d’ar gêr ». Ignorant sans doute que les Bretons parlent surtout leur langue, il s’imagine les entendre réclamer « à la guerre, à la guerre ». Quand en fait, traduit en langue française, ces Bretons réclamaient « à la maison, à la maison ».
Face au scandale divulgué dans la presse, de cette concentration de Bretons dans des conditions aussi inhumaines, et après encore quelques refus et hésitations, le pouvoir central accepte enfin de laisser repartir vers la Bretagne et en trois jours les 21000 hommes les plus faibles. A pied …
Après deux mois de privations et d’humiliations, environ 6500 Bretons affaiblis et peu armés sont envoyés à la boucherie dans la lugubre et froide nuit du 11 au 12 Janvier 1871. La 20e division prussienne bien équipée du Général Von Krautz-Koschlau en massacrera 6000.
En les envoyant en première ligne le commandement français savait pertinemment qu’il allait sacrifier 6000 Bretons … pour rien.
Car Le Mans sera occupé par les Prussiens le lendemain.

Camp de Conlie

Camp de Conlie – Pastorale de Conlie Musée des Beaux-Arts Quimper

Conlie et Wounded Knee …

Aucune trace dans les livres d’Histoire de la République de ce massacre prémédité : pourquoi ?
Précisément vingt ans plus tard, l’armée américaine massacrait quelques 200 à 300 Amérindiens Lakota à Wounded Knee dans le Dakota du sud. Les circonstances sont certes différentes. Mais nous connaissons tous ce tragique massacre qui entachera à jamais l’Histoire des États Unis.
Mais extrêmement peu de Citoyens de l’Hexagone savent que le commandement militaire de l’époque a laissé massacrer 20 fois plus de Bretons.

Paroles d’un chant de l’époque en version bretonne originale

Didostait, mignoned, a barrez Ploudiern
Ma kontin deoc’h va zourmant
Me zo bet en ifern
E Conlie ‘m-eus tremenet
Ouzhpenn daou viz hanter
O c’houzañv merzherinti, an naon hag ar vizer.

Ar Jeneral Keratry hag an noblisite
A c’halve ar Bretoned da sevel un arme
Evit saveteiñ ar vro partial a rankan
Hag an dour em daoulagad kenavo a lâran.

Ni oe kaset da Conlie da ober pinijenn
Da zibriñ bara loued er fank hag el lagenn
Ar yenijenn, ar glac’har, an hirnezh, ar c’hleñved
A lakas meur a hini da gousked er vered.

 

Et la traduction en langue française, celle de Gambetta.

Approchez, amis, de la paroisse de Plomodiern
Pour que je vous conte mon tourment:
J’ai été en enfer
à Conlie j’ai passé
Plus de deux mois et demi
à souffrir le martyre, la faim et la misère.

Le Général Keratry et la noblesse
Appelaient les Bretons à lever une armée
Pour sauver le pays; je dois partir
Et, les larmes aux yeux, je vous dis adieu.

Je fus envoyé à Conlie pour faire pénitence
Pour manger du pain moisi dans la fange et le marais
La froidure, le chagrin, la nostalgie, la maladie
Envoyèrent plus d’un dormir au cimetière.

Vidéo de Istoerioù Breizh, la chaîne Youtue consacrée à l’Histoire de Bretagne.

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7 commentaires

  1. iffig
    février 20, 11:32 Répondre
    J'avais réalisé il y a quelques années dans le cadre du Diplôme d'étude Celtique, un mémoire sur le sujet . La question portait sur les raisons fondamentales d'une volonté de Keratry de créer cette Armée de Bretagne, logique ou pas, entre deux visions : celle des textes officiels et celle d'une vision nationaliste comme l'ont exprimées les Historiens et romanciers bretons. "La véritable histoire de de l'Armée de Bretagne et du Camp de Conlie reste à faire " disait Armand Rébillon (ancien doyen de la Faculté des Lettres de Rennes) Pourquoi, cette armée de Bretagne , pourquoi cette volonté de la saborder, quelles étaient les véritables intentions de Keratry : il nous manque encore beaucoup d'éléments, mais aucun historien ne s'est engagé dans une thèse sur le sujet ! C'est ce que j'avais tenté d'expliquer "L'Armée de Bretagne : deux visions de l'Histoire" Histoire et géographie de la Bretagne - DEC - Rennes2 - 2014
  2. Henry
    février 20, 19:43 Répondre
    Que vient faire la photo à moitié découpé, du général de Sonis, soutenu par la Ste Vierge dans cette nuit du 1er au deux décembre 1871(à 16;34 min) lors de la bataille de Loigny chez les volontaires de L'Ouest?
  3. Henry
    février 20, 19:45 Répondre
    En tout cas, toujours égale à elle même, la commande républicaine sur les armées. Minable et toujours le même fanatisme athéiste...
  4. Laou Metig
    février 22, 22:21 Répondre
    Bravo Iffig pour ces réserves ! NHU nous livre là un résumé péremptoire dans la lignée la plus sommaire du roman nationaliste breton passionnel, alors que la cause bretonne a tant besoin de rationalité honnête ! Les livres récents qui abordent plusieurs aspects de cette triste histoire décrivent surtout une grande confusion du pouvoir républicain, branlant, autoproclamé, auquel l'armée professionnelle de passé bonapartiste n'était pas naturellement portée à coopérer ! C'est elle qui n'a pas livré d'armes à Kératry, général d'opérette par nomination politique, par faveur de Gambetta, mis à la tête de soldats improvisés. Personnalité d'ailleurs guère reluisante, ancien officier subalterne révoqué, intrigant pour obtenir le titre de comte... Lire Le Moing-Kerrand.... C'est Kératry qui est responsable du choix d'un site dont les inconvénients ne doivent rien à Gambette, mais tout au climat du moment. Bien sûr, les 6500 hommes envoyés au combat sans y être préparés, c'est lamentable. Mais les pratiques de 14-18 bien pires... A noter que personne ne dit rien des autres troupes de fortune rassemblées ça et là à l'époque ; ont-elles été équipées ? ont-elles combattu ? comparaisons qui seraient intéressantes.... Merci pour la gwerz du mobilisé, simple et superbe !
  5. Mary Guéguen
    février 27, 16:05 Répondre
    Merci pour cette magnifique leçon d'histoire, hélas trop connue car pas enseignée. Kénavo.
  6. Jean-Pierre
    avril 07, 17:18 Répondre
    Comme IFFIG, j'ai aussi fait un mémoire sur le camp de Conlie dans le cadre du Diplôme d'Études Celtique promotion Glenmor 2016-2017. Je l'ai intitulé "Mémoires de Conlie". Il est plus axés sur les médias qui en parlent depuis 1870. Deux remarques par rapport au texte de Rémy : Le transport des troupes à l'aller et au retour s'est fait en train et non à pied. Seul le retour des dernières troupes en janvier 1871 s'est fait à pied car Le Mans et Conlie étaient occupés par les prussiens. La commission parlementaire sur cette guerre et le camp de Conlie dirigée par le député historien breton Arthur de la Borderie mise en place dès 1871 n'a pas pu indiqué le nombre de décès. Entre ceux mort à Conlie, à l’ambulance de Sillé le-Guillaume, ceux décédés à la bataille du Mans, ceux enfin qui sont décédés en revenant en Bretagne, le nombre de 6 000 me semble exagéré. Ce qui est sur c'est que tous ont souffert et l'on dit à leur famille. C'est sans doute pour cela que l'on en parle encore.
  7. Tiern e pep Amzer
    avril 29, 13:40 Répondre
    N'oublions pas de mentionner que dans plusieurs villes bretonnes on trouve une place "Gambetta". Ne pensez vous pas qu'un peu d'action réveillerait les consciences en rebaptisant ces places "Tristan Corbière", auteur talentueux du poème " La ballade de Conlie" ? P.S. un evezhiadennig hegarat evit Jean Pierre : "n'a pas pu indiquer" (infinitif et non passé composé). Où peut-on se procurer son "Mémoire de Conlie" ? Trug evit ar respont.

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