L’alcoolisme en Bretagne : quelques repères

L’alcoolisme en Bretagne : quelques repères

L’alcoolisme breton : quelques repères …

Sous l’Ancien Régime, l’entrée du vin et des alcools en provenance des autres provinces était frappée de lourdes taxes par le Parlement de Bretagne. La principale boisson était le cidre, moins alcoolisé que le vin. La Bretagne avait ses ivrognes, mais elle ne tranchait pas sur les régions voisines par son intempérance. Avec la Révolution, la libre circulation des marchandises permit au vin de conquérir à l’Ouest de nouveaux marchés.

Boire pour oublier …

La consommation d’alcool a crû de façon effarante entre 1825 et 1834, passant de 3,5 litres à 5,75 litres (en alcool à 90°) par an et par habitant. Le mouvement s’est ensuite accéléré : en 1914, la consommation annuelle atteignait 12,75 litres. En 1975, elle avait reculé enfin… avec 12,48 litres. Chose étrange, la consommation de vin par habitant se situe alors dans la moyenne française, avec 104 litres en 1975. Hélas, en Bretagne, on buvait du rouge « bien raide» à douze ou treize degrés, tandis qu’ailleurs les coupages affichaient deux à trois degrés de moins. On ne voyait, dans les panneaux publicitaires de Montparnasse, qu’une utilisation de la langue bretonne — Yec’hed Mat (Bonne Santé) — pour une marque de vin. Et justement, les Bretons buvaient du vin fort pour se sentir mieux, pour oublier leurs complexes de «colonisés».

L’avis du psychiatre.

Psychiatre à Rennes, le docteur Guy CARO confirmait cette analyse dès 1975 : «L’alcoolisme s’est développé en Bretagne à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Au moment où la misère était la plus grande. Où les habitants migraient des campagnes vers les villes. Et où la langue bretonne a été interdite à l’école. L’alcoolisme s’est développé avec la perte de l’identité bretonne.
« Migrations saisonnières des hommes vers les plaines sucrières du Nord. Migration des jeunes vers les villes. Grand nombre d’hommes célibataires dans les campagnes. Interdits religieux et sexuels qui favorisent le recours au plaisir de l’alcool. Tout cela intervient dans l’alcoolisme breton

Aujourd’hui, qu’en est-il ?
Il y a une nette amélioration. Mais la mortalité due à la consommation d’alcool (plus le tabac et les drogues) reste nettement plus élevée en Bretagne que la moyenne française.

Le pinard de 14-18.

La Grande Guerre a constitué une rupture majeure. L’alcoolisme breton avant 1914 ressemblait assez à l’alcoolisme actuel des Scandinaves. Ils boivent surtout de l’eau en semaine, mais ils dévalisent les magasins vendant des alcools forts le vendredi soir et ils s’enivrent pendant le week-end. En Bretagne, sauf chez les bourgeois des villes, le vin n’était pas présent à table. Il était beaucoup plus cher que le cidre. Ce dernier se vendait chez les grossistes lorientais 18 centimes le litre en 1916, et le vin rouge ordinaire 70 centimes. On buvait donc beaucoup de cidre (plus de 100 litres par an et par habitant en Ille-et-Vilaine). Et on s’ennivrait surtout en fin de semaine avec de l’eau-de-vie produite localement. Ce n’était pas fameux pour la santé, mais une fois l’ivresse atteinte, on ne pouvait pas aller plus loin.

Pendant les cinq années de guerre, tous les hommes mobilisés ont touché une ration quotidienne de 250 ml de vin rouge, qui était portée à un demi-litre, et parfois davantage quand il le fallait (l’hiver, dans les tranchées humides et glaciales, lors des périodes les plus éprouvantes pour le moral, lors d’offensives aussi vaines que meurtrières…). En novembre 1918, quand les survivants sont rentrés chez eux, ils étaient complètement dépendants du vin rouge. Dans l’entre-deux-guerres, la Bretagne est ainsi devenue un débouché très intéressant pour les viticulteurs du Languedoc et d’Algérie. Des marchands de vin se sont bâti des fortunes en sillonnant les campagnes bretonnes avec leurs barriques, puis leurs citernes…

Alcoolisme et matriarcat.

Dans le dernier tiers du 20e siècle, un courant actif de la psychiatrie a mis en avant le matriarcat comme l’une des causes profondes de l’alcoolisme breton. Le Dr Philippe Carrer a très bien exposé cette théorie dans un livre, Le matriarcat psychologique des Bretons, paru chez Payot en 1983. Trente ans après, cette approche ethno-psychiatrique continuait à faire beaucoup de bruit : la dernière réfutation des idées de Carrer a été publiée en 2013. Les tenants du matriarcat et leurs opposants ont en commun de grossir le trait. Évidence pour les premiers, fantasme pour les autres, comme toujours il y a entre les deux une réalité nuancée.

Le matriarcat a durablement marqué les familles du littoral morbihannais entre 1850 et 1980, c’est-à-dire pendant la période d’essor des activités maritimes, pêche et marine marchande. Les femmes ont endossé le rôle de chef de famille pendant que les hommes étaient ailleurs. Le phénomène s’est amplifié avec le départ au front des jeunes pères pendant les deux guerres mondiales, touchant cette fois l’ensemble de la population. Il en reste des traces profondes dans la vie quotidienne, surtout chez les personnes âgées : gestion du patrimoine par les épouses, détentrices de l’argent, éducation monoparentale des enfants avec absence du repère paternel etc. Les hommes, dépossédés de leur pouvoir de chef de la cellule familiale, étrangers sous leur propre toit, ont cherché dans l’alcool la fraternité des déchus.

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Á propos de l'Auteur

Yann LUKAS
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Yann LUKAS journaliste, écrivain, plasticien, Je vis près de Lorient et suis l'Auteur de "Je suis breton, mais je me soigne" https://www.nhu.bzh/je-suis-bretonne-et-je-me-soigne-pour-le-rester/

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1 Comment

  1. Jean-Pierre
    mai 11, 18:21 Reply

    Article intéressant. Il manque cependant la référence à l’arrachage des pommiers à cidre, dans le cadre de la lutte contre l’alcoolisme dans les années 50. Quand j’étais gosse, dans les années soixante, mes parents en parlaient encore, comme un crève-coeur. Supposée permettre la production d’eau-de-vie, ces pommiers fournissaient pourtant en premier lieu une boisson quotidienne peu alcoolisée. Mon père, dans la région de Rostrenen, n’avait jamais bu de vin avant son service militaire. Les petits paysans étaient trop pauvres pour en acheter. Après l’arrachage des pommiers, les gens se sont naturellement tournés vers le vin, et donc vers le vin d’Algérie à fort degré qui cherchait des débouchés. L’alcoolisme a bien sûr beaucoup augmenté alors. Beaucoup de gens, comme mon père, étaient d’ailleurs persuadés que l’arrachage des pommiers paysans avait été organisé pour développer le commerce de ce vin d’Algérie. ..

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