tragédie de la Bretagne

La tragédie de la Bretagne, par Marcel Texier

de Marcel TEXIER

« La tragédie de la Bretagne »

L’expression est d’un Canadien d’origine irlandaise, grand connaisseur de la réalité bretonne, Jeffrey O’Neill (1).
A un observateur superficiel, cette formule peut paraître excessive. Surtout quand on compare la tragédie de la Bretagne à la tragédie de l’Irlande justement qui, depuis l’arrivée des Anglo-Normands en 1169, en passant par les massacres de Cromwell dans les années 1649-1650, la répression impitoyable des rebellions qui se sont succédées au cours des siècles, la Grande Famine de 1845 à 1848, les durs combats qui ont mené à l’indépendance, la partition du pays qui dure encore, n’a vraiment pas été épargnée.

Et pourtant…

Bien sûr, les Bretons ont eu la chance de rester maîtres chez eux beaucoup plus longtemps que les Irlandais.
Si on excepte, en effet, les temps lointains des incursions franques sans lendemain, les expéditions de Pépin le Bref au début de son règne en 752, celles de Charlemagne en 786, 789 et 811, porteuses de grandes dévastations sans doute mais qui ne réussirent pas à briser la résistance de nos ancêtres, les invasions normandes au Xe siècle, la domination calamiteuse mais somme toute brève (2) d’Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre au milieu du douzième siècle, l’étranger quel qu’il fût, ne réussit guère à nous imposer durablement son joug.

Jamais soumis avant 1488.

Même après le mariage en 1212, par la volonté de Philippe Auguste, de la duchesse Alix avec un prince capétien, Pierre de Dreux, qui contrairement à l’attente de son « bienfaiteur » s’efforça de soustraire la Bretagne à l’influence française, notre pays ne fut jamais soumis avant la défaite de nos armes à Saint-Aubin-du-Cormier/Sant-Albin-an-Hiliber le 28 juillet 1488. Encore ne le fut-il complètement qu’à partir de la Révolution française qui se comporta vis-à-vis de la Bretagne comme devait le faire un peu plus d’un siècle plus tard l’U.R.S.S. vis-à-vis des Pays Baltes et autres nations annexées par la force.

La Révolte des Bonnets Rouges.

Cette mise au pas, entamée après la perte de notre indépendance, a été ponctuée de révoltes dont la plus célèbre fut celle dite des Bonnets Rouges. Elle éclata à Rennes le 18 avril 1675 et s’étendit rapidement à Nantes / Naoned, Dinan, Vannes / Gwened. Puis, ce fut Gwengamp / Guingamp, Kastellin / Châteaulin, Karaez / Carhaix, Kemper, Kemperle, Henbont, Pondi/Pontivy et bientôt toute la Basse Bretagne. La répression, sous la conduite du duc de Chaulnes alors gouverneur de la Bretagne, fut féroce. Là, le mot de « tragédie » prend tout son sens.

D’abord, le 30 août, arrivent six mille hommes envoyés de Paris pour mâter les rebelles en Basse Bretagne.

Tout de suite, pendaisons et condamnation aux galères vont bon train. A Kombrid, quatorze paysans sont pendus au même chêne. Les campagnes sont terrorisées.
Vers la mi-octobre vient le tour de Rennes / Roazhon, accusée d’être à l’origine des troubles.

Le duc de Chaulnes fait publier l’ordonnance suivante, arrêtée en conseil royal :

« Le roy étant informé que les diverses séditions arrivées dans la ville de Rennes ont pris commencement dans les faubourgs d’icelle, en sorte que les mutins, après y avoir nourri et entretenu le trouble et la révolte, ne l’auraient pas seulement portée et fomentée autant qu’il leur a été possible dans le corps de la ville, mais par leurs mauvais exemples et leurs pernicieux conseils, l’auraient encore répandue dans une partie de la Basse-Bretagne : Sa Majesté, pour faire connaître son indignation de ces excès criminels, a voulu faire tomber son châtiment sur le forsbourg de la rue Haute, comme ayant eu part principale aux séditions… Sa Majesté a ordonné et ordonne que les habitants du dit forsbourg, de quelque qualité et condition qu’ils puissent être, en désempareront et rendront vides leurs maisons…depuis la grande porte du couvent de Bonne Nouvelle jusqu’à la chapelle Sainte-Marguerite dans quinze jours après la publication du présent… »

Ce beau programme fut exécuté scrupuleusement, au point que Madame de Sévigné pouvait écrire…

« On a chassé et banni toute une grande rue et défendu de les recueillir sous peine de la vie, de sorte qu’on voit tous ces misérables,  femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher. »

Mais, ce n’était pas encore suffisant, comme le montre plus loin la bonne Marquise :
« On a pris à l’aventure vingt-cinq ou trente hommes que l’on va pendre… »

Quelques jours après, elle ajoute …

« On a pris soixante bourgeois. Procureurs, prêtres et clercs, fournissent un fort contingent de prisonniers. Quelques-uns furent roués, d’autres pendus, d’autres envoyés aux galères…
«Si vous voyiez l’horreur, la détestation, la haine qu’on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez bien plus que vous ne faites la douceur d’être aimés et honorés partout. Quels affronts… Nous sommes étonnés qu’en quelque lieu du monde on puisse aimer un gouvernement

Réflexions sur l’Histoire de Bretagne, par Marcel Texier

Pourtant, ce n’était pas fini!

Le 6 décembre, ce sont dix mille hommes qui arrivèrent en Bretagne.
Et quelles troupes ! Celles qui s’étaient déjà « fait la main » en pillant et incendiant le Palatinat, laissant là-bas un souvenir qui dure encore. Et c’est encore Madame de Sévigné qui nous renseigne :
«Ils vivent, ma foi, comme en pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis XII. Il y a dix à douze mille hommes de guerre qui vivent comme s’ils étaient encore au-delà du Rhin… Pour nos soldats, ils s’amusent à voler, ils mirent l’autre jour un petit enfant à la broche… »

Devoir d’oubli…

Quand on se dit que, dans cette même ville de Roazhon / Rennes en 2004, il a été décidé de soutenir la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques, force est de constater que si, pour certains, il y a « devoir de mémoire », pour les Bretons, il y a « devoir d’oubli » !
« Je vous conjure d’oublier que vous êtes Breton, pour ne vous souvenir que de votre qualité de Français », écrivait Gambetta au général de Keratry, commandant les malheureux sacrifiés de Conlie en 1870. (2)

Oublier leur histoire, oublier leur langue, oublier les vrais contours de leur pays, oublier qu’ils ont été une nation indépendante, oublier…oublier…oublier.
Voilà brutalement, lapidairement, mais véridiquement résumée la tragédie bretonne.

Notes

1. Jeffrey O’Neill est le maître d’œuvre d’un livre intitulé « Rebuilding the Celtic Languages », concernant les six langues celtiques, publié par les éditions Y Lolfa, au Pays-de-Galles et qui est paru en français au cours du printemps 2006.
2. Toutes ces citations sont tirées de L’Histoire de Bretagne de l’abbé Henri Poisson. Editions Breiz. Cet ouvrage a fait l’objet d’une mise à jour par Jean-Pierre Le Mat.

L'Histoire de Bretagne

La Bretagne n’a pas dit son dernier mot, de Marcel Texier 2004 , chez Yoran Embanner, l’Éditeur des Peuples Oubliés

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3 commentaires

Penn kaled 27 novembre 2021 - 11h38

Le ver a été inoculé dans le fruit ,c’est à dire la charte de 1532 de part des franchises qui favorisaient la noblesse ,pour l’acheter évidemment .Le peuple en a pas beaucoup profité si bien que pendant les crises comme celle du papier timbré ,il se révolta aussi contre les seigneurs ,(châteaux brulés en centre Bretagne ) ,cette noblesse était de mèche avec le pouvoir royal et ecclésiastique pour mener cette répression impitoyable .Elle aura des conséquences dramatiques , en 1788 la journée des bricoles étant la première ,même Cadoudal futur chef de la chouannerie était à ce moment là opposé à une noblesse qui refusait toute réforme des états de Bretagne en faveur du peule et de la bourgeoisie qui représentait à l’époque les acteurs économiques .Effectivement cette noblesse a en 1789 a défendu l’autonomie bretonne ,mais c’était plutôt pour garder ses propres privilèges ,ce qui a eu pour effet de jeter ceux qui étaient encore que des réformateurs en 1789 dans la gueule du loup , c’est à dire la France .L’abbé Maury qui avait un talent d’avocat plutôt que de prêtre avait tout de même bien défendu la Bretagne , mais cela ne l’a hélas pas empêché de servir Bonaparte par la suite . Voilà la chronologie de la tragédie de la Bretagne

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Jean-Luc Laquittant 29 novembre 2021 - 10h58

Tout à fait d’accord avec Penn kaled !

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Colette TRUBLET 1 août 2023 - 16h39

Les Irlandais savent qu’ils sont Irlandais. L’Irlande est une île. Nous sommes sur une presque île. Nous ne sommes pas moins certains d’être Bretons en Bretagne que les Irlandais en Irlande. Je ne crois pas que nous puissions un jour dire le contraire. Mon idée est que les peuples qui se sont formés à partir du regroupement de clans nomades se sont peu à peu rassemblés et ont investi des frontières qui, sans les isoler ni les enfermer, permettait le développement d’une intelligence collective capable de choisir intuitivement la bonne jauge en terme d’espace territorial pour enraciner des activités de subsistances et de préservation d’un patrimoine commun culturel né d’activités et de réflexions partagées. Notre époque s’interroge sur ce qu’est la conscience. Compte-tenu de notre histoire et de notre géographie, particulières, à l’image de celles de tous les autres peuples de la Terre, j’ai conscience que la Bretagne est un pays, comme d’autres, impossible à effacer, impossible à nier au bénéfice d’un autre quel qu’il soit. Notre époque qui aime l’universel en le confondant avec une mauvaise mondialisation prédatrice, nous renvoie à notre pré carré pour survivre aux catastrophes annoncées qui tiennent essentiellement à ce que chaque être humain se sente impuissant, isolé entre confinement, canapé, télécommande et solitude, livré à des forces à la fois énormes et inaccessibles, SAUF A SE RETROUVER PARMI LES SIENS en capacité de prendre en charge les choses de la vie à sa portée, dans son périmètre de proximité élargi à des frontières expérimentées comme n’étant ni trop larges, ni trop étroites, ni trop étouffantes, ni trop vagues. Nos fondations sont solides. A nous de ne pas céder sur la conscience que nous en avons. A nous d’argumenter avec nos voisins pour la faire valoir, de manière légitime, amicale pourquoi pas, et politiquement utile, à tous. Ne pas céder, c’est le moteur principal. Après il y a le choix des leviers qui permettent de conquérir notre liberté. Nous pouvons également être accueillants à des Bretons d’adoption, sincères et respectueux de notre histoire.

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