✅ Être autonomiste, c’est quoi au juste ?

✅ Être autonomiste, c’est quoi au juste ?

Autonomiste, séparatiste, indépendantiste ….

La plupart des formations politiques bretonnes sont trop souvent déconsidérées dans le débat public en raison de la crainte instinctive qu’inspirent encore chez beaucoup les qualificatifs utilisés pour en caractériser les orientations idéologiques : séparatiste, nationaliste, indépendantiste, autonomiste, etc.
C’est d’autant plus vrai que, pour faire un peu d’autocritique, le mouvement breton n’est pas non plus toujours d’une grande limpidité dans l’exposé de son, ou plutôt de ses logiciels politiques. Ce qui nuit nécessairement à sa crédibilité.
A cela s’ajoutent toujours les impacts de la mise au ban dont il a fait opportunément l’objet au sortir de la seconde guerre mondiale. La faute aux sympathies collaborationnistes d’une infime minorité de ses membres. Sympathies qui ont néanmoins durablement et injustement sali la réputation de l’ensemble de l’Emsav.

Il est donc grand temps de mettre les choses au point.

La nation bretonne : fantasme ou réalité ?

Vue de l’intérieur comme de l’extérieur, la réalité de l’identité bretonne (ou mieux, des identités bretonnes) ne pose guère question. Quel que soit le bout par lequel on la prend : Histoire, géographie, langue, musique, danse, religion, gastronomie, sport et j’en passe.
L’existence d’une nation bretonne n’est donc pas en soi un fantasme. Outre qu’elle ait également constitué autrefois une réalité politique, l’identité de ceux qui la portent au quotidien aujourd’hui est suffisamment différenciable pour la rendre tangible en tant que telle. Tant par les Bretons eux-mêmes que par les non-Bretons.

Par contre, la nation bretonne contemporaine n’est objectivement pas une réalité politique, loin s’en faut.

Car dès que l’on franchit la ligne invisible qui érige une population en nation, c’est-à-dire dès que l’objectivation de tout ce qui la différencie devient un sujet de nature politique, on passe vite de la sympathie à la crispation – quand ce n’est pas au mépris ou à la condamnation pure et simple.
Même si l’histoire de la construction politique de la France tend à les renforcer, ces réactions épidermiques sont loin d’être un cas isolé en Europe : l’affirmation d’une nation catalane ou celle d’une nation écossaise suscitent pareillement de vives tensions de l’instant même où elles sont énoncées.
La raison principale qui explique ces réactions aussi négatives qu’instinctives ressort d’une construction mentale où l’appartenance à un ensemble politique et l’appartenance à une nation devraient impérativement converger jusqu’à se confondre totalement en un État : quand tel n’est pas le cas, les périls d’une incohérence et d’un chaos potentiels sont immédiatement mis en avant pour justifier une posture de rejet.

Autrement dit …

Il existerait des peuples, des identités collectives, constitutifs de nations établies – des nations ‘sérieuses’ en quelque sorte – et d’autres, trop (ou pas assez) ceci ou cela, qui ne pourraient prétendre à ce statut qu’à titre informel, et encore à la condition d’être étroitement surveillées et contrôlées. Les origines de ce postulat ouvertement ségrégationniste et totalement inégalitaire sont à rechercher aux sources des mouvements nationalistes issus des révolutions américaine et française, qui ont très largement contribué à la construction politique du continent européen tel que nous le connaissons aujourd’hui, et au-delà bien sûr, par les effets conjugués d’une immigration de masse vers le nouveau monde et d’une entreprise coloniale assidue tout au long des XIXème et XXème siècles. La constitution en États des nations européennes les plus puissantes, tout comme leurs répliques sur les autres continents, s’est progressivement avérée relever d’une œuvre de préemption délibérée.

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Cette préemption du fait national (comme objet politique) par les seules nations constituées en États n’est certes pas immuable.

De nouvelles nations ont ainsi pu émerger politiquement en Europe par suite de la dislocation de l’empire soviétique et de la Yougoslavie. Mais l’on doit constater aussi qu’en Europe occidentale, sur le même laps de temps, aucune entité nouvelle n’est par contre apparue, comme si son histoire politique avait été définitivement écrite et scellée à jamais.
Avec ou sans aspiration à l’indépendance, de nombreuses revendications nationales restent pourtant d’actualité à l’ouest du continent : l’Écosse et la Catalogne en sont les exemples les plus évidents. Mais l’on pourrait tout aussi bien évoquer ici les cas du Pays Basque, de la Corse, de l’Irlande unifiée. Voire même de l’Alsace ou encore de la Transylvanie de population hongroise.

Et bien entendu, celui de la Bretagne.

Par ailleurs, l’apparition de l’Union Européenne comme entité politique à la fin du siècle dernier a créé un nouveau contexte qui ne peut être ignoré par une approche globale de la question nationale : même si la plupart des États membres s’en défendent, la concrétisation d’une entité supranationale à l’échelle continentale rebat implicitement les cartes de l’histoire récente, et en particulier celles des nationalismes européens.
La question de l’existence politique de la nation bretonne en appelle de ce fait bien d’autres, qui ressortissent plutôt de la pertinence du modèle nationaliste et de son corollaire, la souveraineté, à une période de l’histoire où les interdépendances jouent un rôle de plus en plus crucial pour le présent comme pour l’avenir des populations.

Autonomisme vs Nationalisme ?

Si l’on faisait demain un sondage dans la rue et que l’on demandait aux passants de définir, selon eux, la différence entre l’autonomisme et le nationalisme (breton ou autre), il y a fort à parier que la plupart n’en feraient aucune : ‘tout ça, c’est bonnet blanc et blanc bonnet’.
La question mérite pourtant d’être posée, y compris et même surtout à l’intérieur des partis politiques bretons, car les réponses formulées en diront beaucoup sur la façon des uns et des autres d’aborder la question nationale et donc aussi, sur la façon de la projeter dans le débat public.

De mon point de vue, ce n’est pas tant ce que l’on peut mettre dans le concept de nation qui pose question, mais plutôt ce que l’on compte en faire en tant qu’objet politique.

En d’autres termes, les partis dits bretons n’ont, à mes yeux, aucune bonne raison de ne pas affirmer l’existence de la nation bretonne, distincte donc (mais pas forcément ennemie) de la nation française. Mais si autonomistes et nationalistes peuvent aisément se rejoindre sur cette objectivation de ce qu’est la nation, je pense en revanche qu’ils divergent profondément quant aux conséquences politiques de cette reconnaissance du fait national.

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Pour simplifier …

Je dirais qu’un autonomiste projette une vision inclusive de la nation, quand un nationaliste en a au contraire une vision exclusive. Et c’est une différence d’approche majeure.
Le nationalisme, modèle politique jusqu’ici incontesté sur lequel ont été bâtis les Etats européens, considère en effet que la nation, qui s’incarne à la fois en un territoire et une population définis, a vocation à exercer sur l’un comme sur l’autre un pouvoir souverain et donc indépendant (que ce pouvoir soit ou non démocratique étant une autre histoire). L’Etat nationaliste est de nature exclusive en ce qu’il n’entend partager avec nul autre un territoire dont il se considère le propriétaire légitime, et en ce qu’il conçoit sa population nationale comme un corps homogène régi par des règles d’appartenance bien délimitées et pérennes (le plus souvent : droit du sol, droit du sang, voire une combinaison des deux comme en France). Il s’agit là en somme d’un modèle très cartésien, et pour tout dire très français !

L’autonomisme a, selon moi, une conception très différente et profondément inclusive du fait national.

Ce qui introduit nécessairement un rapport au monde également d’une toute autre nature que celle qui prévaut dans l’approche nationaliste. Dans une approche autonomiste, le territoire perd le caractère sacré qu’il a dans la conception nationaliste : s’il conserve toute sa portée symbolique dans l’identification de la nation, il n’en est pas pour autant compris par elle comme relevant de sa propriété exclusive ; il a au contraire vocation à être partagé. De même, la population en laquelle s’incarne la nation n’est pas définie par avance par un encadrement de type réglementaire, mais par l’expression, renouvelable, de la volonté de celles et ceux qui s’en réclament. Ainsi, là où le modèle nationaliste propose au fait national des structures étanches traduites par des frontières, le modèle autonomiste lui offre au contraire une approche résolument ouverte. En cela, il me semble faire écho à ce qui, dans le contexte breton contemporain, résonne encore de nos lointains héritages celtiques.

Penser autrement le fait national.

L’approche nationaliste classique, dans son développement démocratique aujourd’hui très largement partagé en Europe, concourt largement à une infantilisation et une déresponsabilisation croissantes des individus. La gestion de la crise sanitaire qui secoue le continent en apporte chaque jour, s’il en fallait, une démonstration supplémentaire.
Ce travers n’est pas seulement lié à la nature des systèmes politiques en place ; il est plutôt la conséquence directe des fondements-mêmes sous-tendus par le nationalisme politique : c’est la nation qui s’impose à l’individu à travers son incarnation dans l’Etat, et non l’individu qui choisit sa nation et – à son échelle – s’en fait l’incarnation.

Il est temps de changer de paradigme.

Les populations sont, singulièrement en France, de plus en plus exaspérées par l’étroitesse des marges de manœuvre que leur concèdent chichement leurs institutions et leurs représentants politiques. Ce constat vaut d’ailleurs pareillement pour les collectivités territoriales. La désaffection grandissante qui marque la vie démocratique, la défiance envers les dépositaires de l’autorité, quelle qu’elle soit, en sont autant de marqueurs qui devraient alerter sur l’urgence à inventer d’autres façons d’aborder et de traduire politiquement le fait national.
Le nationalisme politique a certes ouvert et rendu possible en Europe la transition entre des régimes autocratiques profondément inégalitaires et l’instauration d’une démocratie, plus ou moins avancée selon les lieux et les périodes. Mais il n’est de fait plus adapté pour faire face efficacement aux enjeux et aux nécessités de notre époque, en ce qu’il tend à enfermer l’expression de ses populations dans un carcan national vécu comme immuable et sacré (institutions, langue, territoire, etc).

L’identité française …

En cela, l’émergence en France d’une énième tentative pour définir (ou actualiser) ce qu’est l’identité française est symptomatique d’un État en recherche permanente d’enfermement des populations qu’il gouverne dans une représentation mentale prémâchée et stéréotypée de ce qu’elles sont ou, plus exactement, de ce qu’elles devraient être. Il s’agit là d’une démarche de nature typiquement nationaliste.
A défaut de l’approuver, on peut admettre ce positionnement politique du fait national lorsqu’il émane des Etats-nations : il s’agit en effet de leur part d’une réaction d’auto-défense face à des menaces d’effacement, ouvertes soit par des tensions séparatistes (comme en Espagne), soit par la concurrence introduite implicitement par le fait supranational (comme le Brexit l’a traduit au Royaume-Uni).

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Mais est-ce là la voie que les nations sans État souhaitent emprunter ?

Est-ce là ce à quoi, nous Bretons, aspirons ?
N’avons-nous pas plutôt un devoir d’innovation dans la conception que nous nous faisons du fait national, de sa traduction politique et de son rapport au monde ?
Je considère que l’intérêt principal d’un projet autonomiste, en Bretagne comme ailleurs, réside précisément dans sa capacité à introduire une conception différente du fait national, une façon différente aussi de le proposer, de le vivre et de le porter en tant que individu.

Faire demain de la Bretagne un pays aussi bien clôturé que l’est la France aujourd’hui ne m’intéresse pas.

Imposer à tel ou tel (fût-il mon propre enfant) d’être Breton au prétexte qu’il y est né, qu’il y réside ou que ses ascendants sont Bretons m’intéresse encore moins.
Selon moi, l’autonomisme doit être un projet politique soutenu par trois principes fondamentaux qui tous prennent le contre-pied de l’infantilisation évoquée plus haut au profit d’une responsabilisation qui soit à la fois individuelle et collective.
Hier encore difficilement soutenable, ce projet est aujourd’hui rendu possible à la fois par l’existence d’un cadre politique supranational (l’Union Européenne) et par les technologies de l’information et de la communication.

En premier lieu : le droit des individus à choisir leur nation.

Comment réclamer d’un individu un comportement responsable et citoyen si on ne lui confère pas d’abord le droit de choisir à quelle nation il entend appartenir ? Le principe d’une attribution automatique et immuable dans le temps d’une nationalité ne correspond plus aux nécessités du monde tel qu’il est aujourd’hui. On doit pouvoir choisir sa nationalité, voire même choisir de n’en avoir aucune, et pouvoir aussi en changer dans le temps. Par ailleurs, les états-nations actuels ne reflètent que très imparfaitement la diversité des identités collectives : il convient d’ouvrir considérablement le choix des appartenances possibles. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de faire n’importe quoi : pour être rendue praticable, l’introduction d’un tel droit exige une préparation importante et des règles à respecter.

En second lieu, la renonciation volontaire et assumée de la nation à sa propre souveraineté.

Le nationalisme, c’est la guerre disait Mitterrand. Une fois n’est pas coutume, il avait ici raison. Cette belle formule ne l’a d’ailleurs nullement empêché d’être lui-même un nationaliste impénitent ! Oui, le nationalisme c’est la guerre parce qu’il est fondé sur un principe de souveraineté, d’indépendance. Nous avons la chance en Europe de disposer d’un cadre politique non national dont la vocation, certes encore très incomplètement aboutie, est précisément de rendre possible cet abandon de souveraineté au profit d’un fonctionnement interdépendant et solidaire, basé sur le compromis permanent entre les nations. Dans ce cadre, la reconnaissance de toutes les nations devient possible, y compris pour celles qui ne disposent pas d’un espace territorial de référence, comme les Roms par exemple. La contrepartie naturelle de cette reconnaissance doit être l’abandon volontaire de la souveraineté, la renonciation à l’indépendance, y compris bien entendu pour les nations qui disposent déjà d’un Etat. Ce principe vaut aussi et d’abord pour les territoires, qui ont vocation à être partagés et non pas à constituer l’apanage exclusif de telle ou telle nation : au-delà du concept politique, c’est aussi aujourd’hui un impératif écologique.

Enfin, le droit de toute nation à s’administrer par elle-même.

Si le cadre européen permet une articulation et une cohésion des politiques nationales, une solidarité entre elles aussi, sa vocation n’est pas en revanche de se substituer à elles en toute chose.
Pas question de voir l’Europe comme une France en grand !
Globalisation oblige, si certains domaines – en gros : les fonctions régaliennes actuelles des Etats – nécessitent un exécutif unifié, chaque nation doit être responsable de ses propres choix politiques. C’est un droit légitime, mais dans un cadre européen, c’est aussi et surtout un devoir.
Enfin, à ceux qui objecteraient que cette évolution serait incompatible avec l’histoire, la nature ou la vocation de l’Etat français – et bien que je ne saurais leur donner tort sur bien des points -, je répondrais qu’elle est pourtant déjà rentrée dans les faits en Polynésie, même si c’est de manière encore imparfaite. De fait, l’incapacité congénitale de la France à s’organiser autrement que de façon centralisée n’est donc pas insurmontable : à nous, Bretons, de le démontrer aussi, ici et maintenant !

 

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Réponse de Jean Pierre LE MAT à cet article.

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Á propos de l'Auteur

Bern MOREL
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Né à Nantes de parents originaires des campagnes du Semnon, il y rencontre son premier prof de breton, Roland Mogn, aux côtés duquel il prend part à la création de Kentelioú an Noz, avec son ami Philippe Remaud (Breizh Music). A Quimper, il suit les cours de Martial Ménard à Skol en Emsav. Ancien président de la Feuille d’Érable à Rennes, et bien que vivant actuellement près de Paris, il est toujours très investi dans le mouvement breton.

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