La Bretagne au XIIe siècle: entre attente messianique et lutte pour l’indépendance

La Bretagne au XIIe siècle: entre attente messianique et lutte pour l’indépendance

Arthur de Bretagne (1187-1203), l’espoir breton assassiné

La prophétie de Merlin

Également appelé Arthur Ier, il a régné sur la Bretagne de la mort de sa mère, la duchesse Constance, en septembre 1201, jusqu’à son assassinat, en avril 1203. Si l’on prend en compte sa période de captivité, à partir d’août 1202. Ce duc a donc régné très peu de temps et, à sa mort, il était âgé d’à peine seize ans. C’est cette mort précoce, assassiné par ou sur ordre de son oncle Jean Ier, roi d’Angleterre, connu sous le surnom de Jean sans Terre, qui a empêché Arthur de Bretagne d’accomplir son immense potentiel. S’il l’avait fait, ce duc breton aurait pu devenir roi d’Angleterre en se présentant comme la réincarnation de l’Arthur légendaire.

Celui que tout le monde connaît, mais dont personne ne sait s’il a réellement existé.

En effet, au moment de la naissance du petit Arthur Ier en 1187, la Bretagne est sous la domination anglaise. Et les autres terres celtiques (Pays de Galles, Irlande, Écosse) sont en train d’y passer à leur tour. Si Arthur Ier était devenu roi comme cela aurait été le cas s’il n’avait pas été assassiné (nous verrons pourquoi), il aurait donc rassemblé toutes les terres celtiques sous son autorité. Et comme à cette époque il était considéré comme la réincarnation de l’Arthur légendaire, il aurait tout simplement accompli les prophéties de Merlin qui annonçaient son retour prochain pour libérer les Celtes de la domination étrangère. Les conséquences de son couronnement sur l’histoire et même la littérature auraient été immenses.

En tant que duc de Bretagne, Arthur avait des droits sur la couronne anglaise.

En effet, à sa naissance, le roi d’Angleterre, Henri II Plantagenêt, n’était autre que son grand-père paternel. Cet Henri II, prince français issu de la maison d’Anjou, était également duc de Normandie par son père. Et il avait hérité de la couronne anglaise, sa mère Mathilde étant la fille du roi Henri Ier. Henri II règne donc de 1154 jusqu’à sa mort en 1189. Il parvient à conquérir un immense empire qui s’étend des Pyrénées jusqu’à l’Écosse, englobant tout l’ouest de la France.

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Royaume des Plantegenêt

La possession d’un empire aussi étendu fait d’Henri II l’adversaire direct des rois de France, les Capétiens Louis VII (1137-1180) et Philippe II Auguste (1180-1223) qui ne pensent qu’à éliminer la terrible menace qu’il constitue pour leur pouvoir et la pérennité de leur dynastie. A la mort d’Henri II, son fils, le fameux Richard Cœur de Lion lui succède jusqu’en 1199 où il meurt de l’infection que lui cause un carreau d’arbalète reçue à l’épaule lors du siège du château de Châlus, dans le Limousin. Or, Richard n’avait pas d’enfant et n’a pas vraiment voulu s’occuper de sa succession. Seul un chroniqueur de cette époque affirme qu’il aurait désigné son frère Jean comme son successeur sur son lit de mort.

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Henri II Plantagenêt (1133-1189), roi d’Angleterre, grand-père d’Arthur de Bretagne.

Arthur Ier, prétendant à la couronne d’Angleterre

Mais Richard détestait Jean qui l’avait trahi alors qu’il était prisonnier de l’Empereur à son retour de Croisade. De plus, cet unique témoignage peut être mis en doute. De toute manière, cette désignation va à l’encontre du droit successoral de l’époque. En effet, Arthur Ier est le neveu de Richard et, en tant que tel, il peut prétendre à la couronne anglaise avec des droits supérieurs à ceux de Jean sans Terre son autre oncle. A cette époque le neveu d’un roi décédé pouvait avoir la primauté sur son oncle pour hériter de la couronne à condition d’appartenir à une branche aînée. C’était le cas d’Arthur Ier dont le père, Geoffroy, né en 1158, époux de la duchesse Constance de Bretagne, était le frère cadet de Richard, mais l’aîné de Jean, né en 1166.

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Sceau de Geoffroy II Plantagenêt, duc de Bretagne, père d’Arthur Ier, frère de Richard Cœur de Lion

Décès et successions.

Geoffroy était décédé en 1186, treize ans avant Richard Cœur de Lion. S’il avait survécu à Richard, il lui aurait succédé sans problème et Arthur serait devenu roi à sa mort. Mais comme il est décédé avant, à la mort de Richard, Jean sans Terre se pose également en prétendant à la couronne. Cependant, en vertu du droit de représentation en vigueur à l’époque, Arthur, en tant que représentant de son père devait hériter de la couronne et non pas Jean. Les droits d’Arthur ne pouvaient disparaître avec la mort de son père. Cette disposition était logique car elle permettait d’éviter qu’à la génération suivante, les enfants de la branche aînée ne revendiquent la couronne sur la branche cadette, ce qui rendait le risque de guerre énorme.

La lutte farouche pour la couronne

Pour autant, Jean sans Terre n’entend pas renoncer à cette couronne. Il la convoite depuis longtemps. Au détriment d’Arthur qui n’est encore qu’un enfant. Or, le droit est une chose, mais la réalité des rapports de force en est une autre. Et, en 1199, dans le combat qui s’annonce entre Arthur et Jean les deux prétendants à la couronne, ce rapport est largement favorable à Jean. En effet, Richard avait laissé à sa mère, la fameuse Aliénor d’Aquitaine, un rôle politique très important. C’est elle qui avait œuvré avec toute l’énergie dont elle disposait malgré son grand-âge, pour obtenir la libération de Richard lorsqu’il était prisonnier de l’Empereur. Or, Aliénor était farouchement opposée à ce qu’Arthur Ier, pourtant l’unique petit-fils qu’elle aura connu, succède à Richard. Elle craignait que le jeune duc (il a à ce moment-là douze ans seulement) ne fasse trop de concessions territoriales au roi de France Philippe Auguste. Ceci afin d’obtenir son aide face à Jean avec qui elle savait que l’affrontement serait inévitable.

Philippe Auguste lui, n’attendait qu’une occasion d’abattre l’Empire Plantagenêt. Et en particulier de s’emparer de la Normandie qui en faisait partie. Les rois Plantagenêts descendent de Guillaume le Conquérant et sont donc non seulement rois d’Angleterre, mais également ducs de Normandie).

Pour Aliénor d’Aquitaine il est hors de question de perdre la Normandie pour qu’Arthur puisse être couronné roi.

Elle pense que Jean sera plus capable de maintenir l’unité de l’Empire Plantagenêt auquel elle tient par-dessus tout. Plutôt que cet enfant qu’elle ne connaît pas. Et dont elle déteste la mère, la duchesse Constance de Bretagne. Celle-ci était issue de la lignée des ducs bretons. Depuis que le duc de Normandie Guillaume le Conquérant avait conquis l’Angleterre en 1066, la menace normande sur l’indépendance du duché se faisait très lourde. C’est en 1158, sous le règne du duc Conan IV, le père de Constance, que la Bretagne devient soumise à l’autorité d’Henri II. Conan IV a eu besoin de son aide pour prendre possession du duché. Car son beau-père Eudon de Porhoët, qui exerçait les fonctions de duc pendant sa minorité, avait refusé de se démettre lorsque Conan était devenu majeur.

Conan

Henri II avait profité de l’aide militaire accordée à Conan IV pour l’obliger à devenir son vassal. Grâce à son écrasante supériorité militaire, il avait forcé Conan à lui remettre le comté de Nantes en 1158. Pire encore, en 1166, profitant d’une intervention en Bretagne pour mater une révolte de barons qui s’étaient rebellés contre son autorité, Henri II force Conan à abdiquer. Et à accepter de marier sa fille, Constance (née en 1161), l’héritière du duché, à son fils Geoffroy.

Constance sera élevée en Angleterre. Et en attendant que les futurs époux soient en âge de se marier, Henri II gouverne directement la Bretagne. Qui est désormais complètement intégrée à l’Empire Plantagenêt. Mais en 1181, le mariage de Geoffroy et de Constance est enfin célébré. Et dès qu’il se retrouve à la tête de la Bretagne, Geoffroy entreprend immédiatement d’en devenir le véritable maître. Il va donc s’opposer à son père.

La naissance d’un Duc et d’un mythe

L’objectif de Constance était bien sûr de permettre à la Bretagne de s’affranchir de l’autorité du roi d’Angleterre. Et de recouvrer son indépendance. Son mari Geoffroy, quoique fils d’Henri II, avait la même ambition. Et sera d’ailleurs très bien accepté par la noblesse bretonne. En effet, il n’avait aucune intention d’être soumis un jour à l’autorité de son frère Richard Cœur de Lion. Qui était destiné à devenir le prochain roi et qui n’aurait jamais accepté de rendre son indépendance à la Bretagne. Les deux frères s’étaient déjà affrontés à plusieurs reprises, conflits qu’Henri II avait eu toutes les peines du monde à faire cesser.

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Plaque représentant le duc Geoffroy II peu avant son accident de tournoi que fit apposer son épouse la duchesse Constance (fin du XIIe siècle, église abbatiale de Saint-Gildas de Rhuys, Morbihan).

Pour mettre fin à la menace que représentaient son père et son frère sur l’indépendance de son duché, Geoffroy n’avait pas hésité à aller voir Philippe Auguste pour s’allier avec lui contre sa propre famille ! Mais il meurt à Paris en 1186 des suites des blessures causées par une chute de cheval au cours d’un tournoi. Il finissait de mettre au point la plus formidable attaque contre l’Empire Plantagenêt jamais organisée. Attaque qui lui aurait permis de conquérir l’Anjou. C’est-à-dire de renforcer la puissance de la Bretagne, et à Philippe Auguste de s’emparer de la Normandie. C’était la fin programmée de l’Empire Plantagenêt. Sa mort soudaine empêche la réalisation du plan. Geoffroy meurt sans savoir que sa femme est enceinte d’un fils : Arthur.

Ce prénom n’est pas choisi par hasard : il est bien sûr celui du roi légendaire. Dont, en cette fin de XIIe siècle, les Bretons attendent le retour

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Plus ancienne représentation du Roi Arthur (milieu du XIIe siècle)

 

L’Auteur Éric BORGNIS DESBORDES vous propose de retracer la vie d’Arthur Ier, Roi de Bretagne, en quatre épisodes dont vous venez de lire le premier. Vous pouvez retrouver toute cette histoire d’Arthur Ier, Roi de Bretagne, dans cet ouvrage imprimé aux Éditions bretonnes YORAN EMBANNER.

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Arthur Ier de Bretagne – Éric BORGNIS DESBORDES, aux Éditions bretonnes Yoran Embanner

 

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A propos de l'auteur

Éric BORGNIS DESBORDES
Éric BORGNIS DESBORDES 8 articles

Je suis né en 1965 à Lannion, j'habite à Nantes, je suis professeur d'Histoire géographie, doctorant à l'Université de Bretagne Occidentale (Brest), membre du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC) et auteur de : Arthur Ier (1187-1203), l'espoir breton assassiné, Yoran embanner (2012), prix Mocaër du livre d'Histoire de Bretagne 2013, Pierre Ier de Bretagne (1213-1237), un capétien sur le trône ducal , Yoran embanner (2013).

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2 commentaires

  1. Coco l'Asticot
    octobre 29, 22:34 Répondre
    Jean convoite le trône d'Angleterre non pas "au profit d’Arthur", mais plutôt "au détriment d'Arthur".

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